Un deal inattendu

Consigne 44 – La relecture critique de ses textes

Pour cette quarante-quatrième consigne, je devais me lancer cette fois sur la piste de la réécriture, mais petite subtilité oblige, il me fallait avant tout faire la critique du texte choisi et ensuite l’écrire avec les modifications intégrées. Je vous propose alors pour cette réécriture de repartir au Japon, plus précisement dans un bar, quartier Ginza de Tokyo, où un businessman, whisky en main, se fera aborder par une mystérieuse femme. Je ne vous en dis pas plus, je vous laisse découvrir la suite. Bonne lecture !

Nouvelle version

Lorsque je franchis la lourde porte de ce petit bar, quartier Ginza, qui me sépare de l’agitation du monde de la nuit et de la solitude de mon hôtel, il est clair au vu de l’heure tardive, que j’ai cruellement besoin d’un dernier verre, ou du moins d’un remontant qui s’en rapproche, bien électrisant, pour me faire passer la nuit rapidement. Le lendemain, je dois rentrer à Austin, et ni le sommeil ni l’attrait pour les charmes nocturnes de Tokyo me poussent à quitter mon tabouret, le comptoir et mon verre de whisky. 

    — Ah ! Il m’a crevé ce voyage d’affaires, et dire que je dois en faire un par mois maintenant. Fucking fusion !

Je commence à m’étirer, à profiter de ce cadre paisible au fond sonore des performances musicales de Kenny G au saxophone, lorsque le barman, souriant avec une démesure surprenante, vient me proposer l’addition. Mon petit doigt me dit que je fais tâche dans son bar à cette heure tardive. Il n’y a qu’à entendre les rires niais des deux jeunes femmes assises non loin de moi, aussi séduisantes l’une que l’autre, pour constater qu’elles n’étaient pas insensibles à son charme.

C’est que le petit veinard avait le reste de sa soirée sur les grilles du programme ! Quant au mien, je regarde tristement mon whisky, d’où l’unique glaçon, solitaire tout comme moi, stagné au fond de son récipient. Je lui indique pour remédier à cette situation que je prendrai un autre verre. Une fois servi, le barman agacé que ma présence se prolonge, retourne à ses conquêtes du soir. Je jette un œil à ma montre, il est encore beaucoup trop tôt pour retourner à la solitude de mon hôtel. Me vient alors l’idée d’ouvrir le guide touristique que ma société m’a donné avant de partir. J’ouvre ma mallette et je commence à feuilleter les pages. Les uns après les autres, les chapitres se succèdent : quand la ville a été édifiée, les fêtes qui s’y produisent, les lieux historiques à visiter…etc. Arrivé au chapitre “sorties culturelles”, je suis interpellé par le musée d’Edo, un lieu qui retrace 400 ans d’histoire architecturale à travers des maquettes grandeurs natures et de petites tailles. Ça doit être amusant de se retrouver au milieu d’un Tokyo du siècle dernier, il y a même des reproductions de vieux vélos ! 

    — Le musée d’Edo n’est pas si intéressant dans le fond, m’interpelle une voix féminine.

Je me retourne pour savoir à qui j’ai à faire. La propriétaire de cette voix moelleuse a pris place à côté de moi. Tel le paysage d’une soirée qui prend un joli tournant, la créature nippone, silhouette élancée, cheveux courts arrangés dans un semblant de sauvagerie contrôlée, me scrute de haut en bas de ses yeux finement allongés. Essayant de résister à la tentation de quitter son joli minois pour découvrir les autres atouts qu’elle pouvait offrir dans des régions plus au sud, je lui demande si elle y est déjà allée.

    — Cela me semble évident que je l’ai déjà visité, autrement, je ne serais pas là à vous affirmer qu’il n’est pas si intéressant, me rétorque-t-elle avec douceur en esquissant des traits moqueurs.

D’un geste gracieux, elle fait signe au barman pour lui indiquer qu’elle prendrai la même chose que moi, et à nouveau, ses yeux se retrouvent plongés dans les miens. Je commence tranquillement pour m’échauffer.

    — Vous êtes une habituée at this bar ?

    — J’y viens de temps à autres, sans pour autant être considérée comme “habituée”. Je suppose que vous êtes américain vu votre accent, à quoi devons-nous votre venue ? me demande-t-elle souriante.

    — Je suis venu for business. Merging companies*. Je rentre au pays demain. And you, vous êtes dans quel domaine ?

    — Le relationnel, me dit-elle malicieusement.

Cette invitation sonne comme une délicieuse mélodie qui m’appelle au dépaysement total, à l’exotisme d’un voyage inattendu, plongé dans une affaire d’opportunité. Je l’interroge d’un ton à demi intéressé, mon whisky toujours en main.

    — I see, c’est que votre temps doit être precious ?

    — Cela dépend du jour, du contexte, de la conjoncture économique. Vous savez, c’est un emploi fluctuant qui est sujet aux facteurs extérieurs, indépendant de notre volonté.

    — Fucking conjoncture économique ! même les braves gens en payent le prix, sad time que nous avons. But, vous voyez, je suis déjà in pleasant company.

Je lui affirme ça en levant mon verre, mais à peine j’ai fini de le reposer, que je la vois se rapprocher dans un mouvement léger, exhalant de sa chevelure soyeuse, son parfum envoûtant. Elle me murmure au creux de l’oreille, que je ne suis pas au courant des “réductions” de dernière minute. Avec élégance, elle se réinstalle comme si de rien n’était en faisant remonter sa main sur ma jambe.

    — Alors, qu’en est-il de votre réponse, monsieur l’américain ? me dit-elle sensuellement, en insistant sur chaque syllabe de ma nationalité. 

    — Well, elles sont de quel ordre ces “réductions” of last minute ?

    — Je vois que monsieur l’américain ne reste pas insensible, m’affirme-t-elle en déplaçant délicatement ses doigts jusqu’à mon entre-jambe.

    — So ! these reductions ?

    — Voyez-vous, vous êtes mon dernier client de la soirée et votre charisme ne me laisse pas indifférente. De plus, je compte rarement d’américain dans ma clientèle étrangère. Je suis plutôt dans l’européen, mais je souhaiterais me familiariser avec le commerce outre-Pacifique.

    — Ah ! I understand, donc nous sommes plus sur a deal de “sens” que commercial.

    — Vous m’avez comprise, me dit-elle d’un sourire enjôleur. 

    — Je crois que cette fois, we got a deal !

Gaiement, j’interpelle le barman pour payer notre addition. Il me lance un clin d’œil complice, heureux que je quitte enfin son bar, et amusé de mon changement de programme. Quant à ma compagne du soir, elle se redresse de son tabouret de sa grâce hypnotique et saisit ma main en me tirant vers l’extérieur, afin de rejoindre le monde nocturne et ses occupations diverses ; laissant pour compte sur le comptoir, mon whisky à moitié consommé.

Lexique

Merging companies : fusion d’entreprises

Version originale

Assis au comptoir, je tiens en main mon verre de whisky, que je viens de commander dans ce petit bar, niché entre deux ruelles du quartier de Ginza. Je sens l’alcool glisser dans mes veines, et commencer à me bercer de son entrave qui m’appelle à la plénitude. Mon esprit vagabonde, hors de mon contrôle. Ce voyage d’affaires à Tokyo m’a grandement épuisé, j’ai hâte de rentrer chez moi, à San Francisco. Des trois étagères qui recouvrent le mur en face de moi, une onde lumineuse fuit légèrement à travers les différents spiritueux. Cette tendre lueur se reflète sur mon unique glaçon, seul, tout comme moi. Le barman m’a laissé à ma solitude, préférant badiner avec deux jeunes femmes assises sur deux tabourets à ma droite. Je reprends une gorgée. Le nectar parcours l’intérieur de ma bouche avant de circuler le long de ma gorge. Mon stress professionnel se détache petit à petit, et s’envole pour rejoindre le ventilateur accroché au plafond. Je sens son air frapper mon visage. Ses pales tournent, et tournoient sans s’arrêter, pour offrir de la fraîcheur aux clients qui profitent pleinement de leur fin de journée. Mes lèvres se posent à nouveau sur mon verre. Je ferme les yeux, et cette fois je me laisse conduire par la musique d’ambiance très jazzy. Les prouesses de Kenny G à son saxophone résonnent au fond de moi, et font écho à mon état de bien-être. Je me détends, totalement. Le barman me sort de ma somnolence.

– Voulez-vous autre chose monsieur ?

Mes yeux glissent lentement jusqu’au verre, je me rends compte qu’il est vide, seul le glaçon est encore présent.

– Non merci, je pense que je vais rentrer, combien vous dois-je ?

Il me regarde d’un air satisfait, content que je le laisse enfin avec ses deux conquêtes du soir, qui ne le quittent pas des yeux. L’addition arrive, je décide de m’attarder, pour profiter intensément de ce moment. Une pensée me vient. J’ai acheté un livre sur l’histoire de la ville, et je m’aperçois que je ne l’ai pas ouvert depuis que je suis à Tokyo. Je le récupère de ma mallette, et commence à le feuilleter. Je ne sais pas pourquoi je le fais, car je pars demain, mais comme je ne suis pas résolu à quitter ce lieu, ceci est une bonne excuse pour demeurer sur mon tabouret. Je lève la main, et commande un mojito au grand désarroi du barman, boisson que j’affectionne depuis mon dernier voyage à Séville. Mon index passe les pages, les unes après les autres. Les chapitres se succèdent : quand la ville a été édifiée, les fêtes qui se produisent, les lieux historiques à visiter… Arrivé au chapitre des musées, je suis captivé par le musée d’Edo, un endroit qui retrace 400 ans d’histoire architecturale à travers des maquettes de petites tailles, et aussi grandeurs natures.

– Le musée d’Edo n’est pas si fantastique dans le fond.

Une voix gracieuse me tire de ma lecture. Redressant la tête, j’aperçois une créature nippone. Les cheveux longs et fins ébènes la recouvrent jusqu’à la taille. Des yeux noirs allongés en amande, des lèvres dessinées au pinceau, un nez esquissant une courbe délicate, et des pommettes doucement rehaussées, complètent cette estampe tirée de l’art japonais. Appartenant plus à la fiction qu’à la réalité, elle est pourtant devant moi, bien réelle. 

– L’avez-vous…déjà…visité ?

J’arrive à articuler péniblement ces quelques mots, car elle ne cesse de me regarder attentivement.

– Bien sûr que je l’ai visité ! Autrement je ne serai pas à vous affirmer qu’il n’est pas si fantastique.

Son petit rire harmonieux ricoche, et se confond dans l’ambiance ouatée, d’où Kenny G continue de nous bercer. Je ne me suis pas rendu compte sur le moment, mais elle s’est assise à mes côtés. Elle indique au barman qu’elle désire boire la même chose que moi. Il faut moins de cinq minutes avant qu’il nous apporte notre commande. Elle saisit le verre de mojito de ses longs doigts gracieux, et se remet à me fixer. 

– Vous êtes venu pour le travail ou le tourisme ? 

– Le travail, j’avais plusieurs réunions.

– Dans quel domaine travaillez-vous ? 

– Financier.

– Que pensez-vous du Japon ?

– Sur ce que j’ai vu, c’est un pays fascinant.

– D’où venez-vous ?

– États-Unis.

– J’ai eu le plaisir d’aller à New York l’année dernière, c’est une ville également très fascinante, par son énergie et son dynamisme.

Les questions fusent sans que je ne puisse arrêter de répondre, en même temps que nos gorgées de mojito désinhibent nos êtres. Elle me sourit, tout en penchant sa tête légèrement sur le côté gauche pour s’approcher de moi. Je sens l’odeur de son parfum qui se dégage de sa chevelure soyeuse. Elle m’a sous son contrôle, je le sens. Je ne peux plus bouger, je suis piégé, accroché à sa toile, qu’elle a tissé autour de moi.  

– Dans quel hôtel êtes-vous descendu ? Nous pouvons continuer notre conversation dans un endroit plus discret, car je meurs d’envie d’en apprendre plus sur la culture américaine, et sur vous.

– Je suis descendu au Hilton à Shinjuku.

Sur mes mots, elle s’approche de moi, et je sens sa main remonter ma jambe droite. 

– Alors qu’attendons-nous pour quitter cet endroit monsieur l’américain ? 

Je me lève sans un mot, et pars régler l’addition. Après avoir payé, le barman me regarde maintenant d’un regard complice, et me souhaite une agréable soirée. Je la rejoins à l’extérieur, et nous prenons la route de mon hôtel. Dans ma chambre, elle se jette sur moi, et m’embrasse le cou, tout en parcourant mon corps de l’ensemble de ses mains. Elle arrache mes vêtements, tout en décrochant les boutons de ma chemise avec violence. Cela ne lui suffit pas, elle en veut plus. Le torse nu, elle me griffe le dos pour marquer sa possession. Je la déshabille entièrement à mon tour à vive allure, en ne gardant que la pureté de son corps dénudé. Nos lèvres s’entrechoquent dans une danse virevoltante mêlées de désir et de violence. Elle me met à nue totalement. Je sombre dans l’excitation, et me laisse aspirer par sa soif enivrante. Nous passons la nuit ensemble, harponné à elle, par un sort dont elle seule a le contrôle.    

Critique littéraire

Ce texte qui aborde la rencontre d’un businessman américain en voyage d’affaires et d’une “créature nippone” dans un bar du quartier de Ginza manque un peu de “peps” selon moi. Pourtant, j’ai trouvé que mon approche était bien trouvée avec ce guide touristique et le décor employé, d’où une belle description (que je pouvais écrire à l’imparfait) en ouverture nous présageait une envolée des plus agréables : “Des trois étagères qui recouvrent le mur en face de moi, une onde lumineuse fuit légèrement à travers les différents spiritueux. Cette tendre lueur se reflète sur mon unique glaçon, seul, tout comme moi”. Malheureusement, j’ai peiné à aller en profondeur et suis resté bien en surface… La faute à ce rythme qui a du mal à se mouvoir dans le bon sens avec des tournures lourdes comme : “Elle indique au barman qu’elle désire boire la même chose que moi. Il faut moins de cinq minutes avant qu’il nous apporte notre commande. Elle saisit le verre de mojito de ses longs doigts gracieux, et se remet à me fixer.” ; à ce dialogue entre les deux personnages (questions-réponses) qui ne conduit à rien ; à cette chute trop précipitée que j’aurais voulue “ouverte” plutôt qu’à cette fin « bâclée », que j’ai à mon grand regret servi en dépit de toute chose. Bref, j’aurai dû laisser mon lecteur décoller, le laissant suspendu aux moindres détails de cette séduction, et qu’il devine par ses propres moyens (spécialement dans le cadre d’une nouvelle à 6000 signes, où l’instantané doit prévaloir sur la longueur) la suite de cette nuit en perspective. Cependant, mises à part ces remarques précédentes que j’ai pu trouver. Je peux noter plus ou moins que mes descriptions restent fluides, la relation avec le barman amusante, et ce clin d’œil à Kenny G, bien plaisant. Concernant le titre, il met bien à l’honneur “cette perte de contrôle” illustrée dans mon texte. 

En résumé, une histoire qui avait le mérite d’être racontée (sujet qui fascine toujours autant malgré sa banalité), mais pas suffisamment travaillée pour rayonner. 

À corriger : “Le nectar parcourt l’intérieur…” terminaison de la troisième personne du singulier, “je suis piégé, accroché à sa toile, qu’elle a tissée autour…” accord du participe passé avec son COD “toile”. Et pour conclure cette phase de correction, je cite ce que pourrait m’indiquer un critique au sujet de mes tirets : “par pitié, veuillez placer des tirets cadratins pour ouvrir vos dialogues, et non ceux de votre raccourci clavier de la touche numéro “6” !”

À supprimer : “Elle me met à nue totalement” si elle met à nue, c’est forcément “totalement”, sinon pour exprimer le côté dépendant de cette prédatrice tant par le physique qu’émotionnel, je pense que la tournure “Je suis à sa merci” suffisait amplement.

2 Comments

  • Sabrina P.

    Consigne pas facile facile ! En effet, relire son texte et trouver ce qui fonctionne et fonctionne moins bien n’est pas toujours chose aisée. (Pour ma part, quand je reprend un texte des mois après, je suis très critique et sévère, mais l’avantage c’est qu’en ce moment, je n’ai pas le temps 🙂 !)

    Je préfère la deuxième version que tu as retravaillée en effet avec l’ajout des idiomes, qui donnent un côté plus assurant (arrogant ?) de cet homme d’affaires. Bref, je pense que la consigne est bien respectée et qu’elle t’a aidée à trouver comment améliorer une version de texte, tout en continuant à explorer et t’amuser avec ton écriture.

    Belle soirée à toi, Sabrina.

    • Rodolphe

      Bonjour Sabrina,
      Je te remercie pour ton retour sur cette réécriture ! Pour ta part et comme la mienne, je suis également très critique sur mon travail d’écriture ! haha !
      Un côté assurant et arrogant de cet homme affaires, il faut dire qu’il est américain et qu’il n’a pas son temps à perdre quand une affaire d’opportunité est sous ses yeux. Effectivement, c’était très amusant de reprendre cette histoire !
      J’espère que tu te portes bien, j’ai pu voir que tu as publié ton premier livre, félicitations Sabrina ! pour cette création qui je suis sûr doit être fort amusante à lire ! Il ne me manque plus qu’à l’acquérir !
      Je te souhaite une bonne fin de journée,
      Rodolphe

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