L’indomptable colosse

Consigne 43 – La nouvelle d’inspiration historique

Pour cette quarante-troisième consigne, je devais me lancer dans des recherches historiques, afin de trouver un héros et d’écrire son histoire. Par conséquent, j’ai été conduit sur le chemin de la Chine jusqu’à Guan Yu, le héros national, colosse à la barbe d’ébène. Dans ce récit, j’y narre la fin de sa vie, entre devoir et regrets. Prenez le temps de vous installer confortablement, je vous emmène tout droit en Chine ancienne en l’an deux cent vingt après la mort de Jésus Christ. Voyez, comment la droiture et la loyauté ont pu transcender un simple être humain en le transformant par la suite par ses contemporains en un dieu loué par beaucoup de chinois. Bonne lecture !

Sous l’immensité des cieux où je ne fais que passer, j’aperçois au loin cette voie, que j’ai suivie depuis que j’ai quitté ma province natale. Droiture et loyauté n’ont cessé de rythmer mes décisions dans lesquelles : aucune richesse ni honneur ne m’a corrompu ; aucune pauvreté ni humiliation ne m’a fait vaciller ; aucune puissance ni force ne m’a soumis. Je suis, resté tel à ma famille et mes frères d’armes, le pilier de leur nouveau monde. J’ai combattu ardemment pour défendre les droits du peuple. J’ai honoré la vertu face à la corruption des crapules de la capitale impériale. J’ai élevé le courage du guerrier aux plus hautes instances qu’il pouvait espérer, me lançant à chaque fois dans les batailles avec la vigueur la plus féroce de remporter la victoire. Mes ennemis tremblaient à ma vue, beaucoup fuyaient plutôt que de venir rencontrer dragon vert, ma fidèle lame. Que ces longs combats ont nourri le sol de nos ancêtres, ainsi que la soif de pouvoir des autres rois ; tandis que moi, j’aspirais à une Chine libérée de ce joug, eux, voulaient la dominer.

Mais aujourd’hui, je n’ai plus le temps ni la force. Mon souffle est faible, tout comme mon corps. Je frissonne au vu des premières neiges qui tombent à mes côtés. Mon apparence n’est plus celle de la stature d’un des cinq généraux tigres*. Non, mais celle d’un vieux tigre que l’on vient d’acculer face son destin. Les genoux dans la boue, les mains attachées, je fais un piètre soldat…

    — Frère Liu Bei, frère Zhang Fei…, pardonnez-moi, murmuré-je. Je regrette de partir avant…

Une toux violente m’assaille. M’entendant, l’un des gardes présent vient à ma rencontre. Il a le visage crasseux et de petits yeux vicieux.

    — Que dis-tu ? chien de Shu* !

    — Où est… mon fils ? interrogé-je.

    — Il est avec le commandant. P’t-être qu’il sera plus malin que son père en nous rejoignant, rétorque-t-il d’un sourire moqueur.

    — Mon fils…  

    — T’façon, dans le cas contraire, notre roi veut vos têtes !

Je le vois ricaner tout en s’éloignant, afin de retourner à son poste. 

Si seulement, tu n’avais pas été idiot, fils, en voulant me délivrer de leur embuscade. N’as-tu pas pensé au sort de notre famille, si tu périssais ici, à mes côtés ? J’en fais le souhait, ô nobles ancêtres, je vous en prie, protégez-le et ne le faites pas suivre cette voie intangible. Qu’il vive en paix et pour lui. Il est beaucoup trop jeune pour partir avec moi, je vous en prie… 

J’entends que le campement s’anime. De nombreux pas viennent dans ma direction. Je crois deviner à leur uniforme, que c’est la garde rapprochée de Lü Meng, général du Wu*, l’homme à qui je dois cette condition de faiblesse. Arrivés devant moi, ils y jettent dans la boue, torturé, mon fils. Je me débat pour le prendre dans mes bras, mais mes liens sont trop forts. Lorsqu’apparaît, traversant ses troupes, un homme à l’armure finement décorée, et à la moustache et la barbiche taillées, Lü Meng.

    — Alors, Guan yu* ! vieux tigre, tu n’as rien à dire ? Tu préfères que ton fils te suive dans cette bêtise que tu appelles “ton honneur” ? me lance-t-il de son air toujours aussi arrogant.

    — Ce n’est pas une… bêtise, Lü Meng, articulé-je faiblement. C’est le futur… de notre pays déchiré.

Je tousse à nouveau, laissant paraître sur la pureté de la neige, mon sang.

    — Père ! s’exclame, mon fils, dont les sévices aux jambes l’obligeaient à rester clouer au sol.

    — Regarde-toi, grand Guan Yu, colosse à la lame croissante du dragon vert. Tu fais bien pâle figure au combattant que tu étais, mais sache que tout ceci peut s’arrêter, si tu nous rejoins avec ton fils. Je te repose la question : décides-tu d’abandonner ton royaume, afin de nous rejoindre ?

Résigné, je regarde mon fils. Que le destin peut être capricieux. Il m’a tout donné : force, gloire, respect, pour me reprendre à la fin de cette vie, tout, même ce fils chéri. Mais que mon sacrifice n’en soit pas vain. J’espère qu’après ma mort, le monde entrera, enfin, en paix. Je confie à vous deux ce souhait, mes chers frères !

    — Je décide de rester… fidèle à mon royaume ! Prenez ma vie ! mais laisser… vivre celle de mon fils… je vous en supplie.

    — Penses-tu que tu as autorité ici ? Officier, prononcez la condamnation ! clôture Lü Meng en s’écartant, retournant à la chaleur de son campement.

Après avoir énoncé leurs accusations et annoncé notre mort par décapitation. Le garde au regard vicieux devenu bourreau vient de perdre son sourire. Il ôte son casque par marque de respect avant de s’adresser à moi, une seconde fois.

    — T’es p’t-être un chien de Shu, t’en reste le grand général Guan Yu ! S’te plait, me maudis pas ! supplie-t-il en joignant ses mains l’une contre l’autre.

    — Fais ton office, soldat ! ordonne l’officier en charge.

La main tremblante, il agrippe son sabre. Sur l’indication de l’officier, deux autres soldats traînent mon fils devant ce bourreau désigné.

    — Tu commences par celui-ci ! dicte l’officier. 

    — Père ! ne vous inquiétez pas. Je vous reverrai de l’autre côté, se débat-il en essayant de m’agripper le bras.

    — Fils…  

Ne pouvant pas, il se redresse face à notre bourreau, exposant sa tête bien haute, car aujourd’hui nous mourons dans l’honneur sous le regard de notre loyauté. Mon fils me sourit une dernière fois, avant que vienne s’abattre d’un coup sec la sentence de ce royaume abject. Son sang vient recouvrir la neige. À cette vue, mon cœur se déchire, mes larmes me submergent.

    — Non ! hurlé-je, déchiré par la douleur. Non ! mon fils ! 

Je rugis, forçant ces liens qui m’entravent de le prendre dans mes bras. Malgré la faiblesse de mon corps, je me lève avec la fureur d’arracher la vie de ces lâches qui, proscrits de terreur, lâchent leurs sabres en s’enfuyant. Mais un seul reste planté devant moi, l’officier. Il a le feu du guerrier dans ses yeux, celui-ci, je ne pourrai le faire fuir. Mon fils, je te rejoins.

    — Gloire au royaume de Shu ! clamé-je pour la dernière fois avant de m’éteindre.

Lexique 

Cinq généraux tigres : est un titre honorifique donné au cinq meilleurs combattants du royaume de Shu.

Royaume de Shu : est l’un des royaumes combattants de la dynastie des Han (206 av. J.-C. à 220 apr. J.-C.)

Royaume du Wu : est un autre royaume combattant de la dynastie des Han. La fin de cette dynastie a été une période sanglante, qui a plongé la Chine ancienne dans un chaos total pendant 60 ans.

Guan Yu : est un héros de la Chine ancienne, une vraie icône, représentée souvent avec son arme d’hast, dragon vert et un visage rouge marque de la droiture et de la loyauté. J’y reviendrai dans mon anecdote.

Anecdote

L’histoire veut qu’à la suite de l’exécution de Guan Yu, le général Lü Meng meurt quelque temps après des suites d’une maladie. La légende, quant à elle, soutient que cela soit le fantôme de Guan Yu qui, venant hanter Lü Meng, l’a poussé à mourir subitement. Quoiqu’il en soit, quelques années plus tard, ce célèbre général du royaume de Shu à la férocité d’un tigre et qui n’a pas plié face à ses ennemis même dans les derniers instants de sa vie, a été déifié par le roi Cao Cao en personne (un autre roi des royaumes combattants de la dynastie des Han), dont la droiture et la loyauté l’avait impressionné. Cette grande figure de la Chine ancienne a été illustrée dans le roman Les trois royaumes de Luo Guanzhong. Encore aujourd’hui, il est un emblème d’émulation pour plusieurs corps de métier : pompiers, policiers, infirmiers, et même par le milieu criminel qui, possèdent tous une effigie à son image. Le général Guan Yu, colosse à la longue barbe d’ébène, a survécu plus de mille huit ans dans le cœur des chinois, même le communisme de Mao Zedong n’a pu souiller cette icône, qui représentera à jamais dans l’esprit du peuple chinois, son héros national.

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