Petit plaisir reporté

Consigne 42 – Une nouvelle tout en dialogue

Pour cette quarante-deuxième consigne, sur ton de dialogue, deux cap m’étaient encore présentés. L’un sur la reprise d’un de mes textes, le second sur la reprise d’un conte ou d’une légende. Je me suis rappelé que par le passé, j’avais écris lors de ma première année, une dispute au sujet d’un plaisir contrarié. Tout naturellement, j’ai voulu lui rendre honneur en me lançant dans la réécriture de ce texte en employant seulement des dialogues. Je vous invite, chers lecteurs, à poursuivre votre lecture ci-dessous dans ce vieux couple, où la dispute laisse place à la tendresse. Suivi de l’analyse demandée. Bonne lecture !

 — Quoi ? Y en a plus ! dit Georges, assis dans son fauteuil en cuir noir ciré.

    — C’est pas ma faute ! se défend Yvonne, ce matin quand j’y suis passée, le vendeur n’en avait pas reçu. J’ai insisté, mais “rupture de stock, rupture de stock ma petite dame” comme il disait.

    — Mais, comment je vais faire ce soir ? questionne-t-il d’une voix monocorde. Tu sais bien que c’est mon petit plaisir…

    — Qu’est-ce que tu veux que j’te dise !? J’allais pas le braquer pour qu’il me jure qu’il n’en avait pas une planquée dans un coin, dit-elle en prenant le chemin de la cuisine pour préparer le dîner.

    — Pourquoi t’es pas allée dans une autre boutique ? demande Georges désespéré, qui la suit d’un pas pressé. 

    — Une autre boutique ? s’exclame Yvonne en bouillonnant. Non, mais dis donc ! c’est que tu sais très bien que j’étais chargée avec les courses de la semaine ! 

    — Moi, je trouve que tu pouvais y aller. Cela te prenait que quelques minutes, rétorque Georges.

    — Ça cause, mais ça écoute pas ! s’énerve-t-elle. Le chariot était lourd et encombrant, en plus, pourquoi tu m’aides pas !?

    — Avec toi, c’est toujours la même histoire ! Tu penses que je t’aide pas suffisamment ! s’énerve-t-il à son tour en retournant s’asseoir à son fauteuil.

    — Je le pense pas, je l’affirme ! dit-elle en poursuivant son époux dans le salon. Tu ne m’aides pas du tout ! En plus, l’unique chose qui t’intéresse quand je fais les courses, c’est de savoir si je n’ai pas oublié “ton petit plaisir” du soir.

    — Ah là, je suis pas d’accord avec toi. La dernière fois, je t’ai accompagnée au supermarché, non !?

    — T’es vraiment convaincu qu’une fois ça change beaucoup !? se rapproche-t-elle en furie de Georges.

    —  Euh… c’est vrai qu’une fois, cela ne vaut peut-être pas toutes les fois où tu y es allée, mais tu sais bien que j’aime pas les faire. Cela m’ennuie profondément, souffle Georges, pas concerné par la chose.

    — Oh, mais que tu m’agaces ! tu crois que moi ça me plaît d’aller au supermarché chaque semaine ? 

    — Eh bien, ma foi, par le passé, lorsque nous avions la piote, ça te dérangeait pas. J’ai cru que tu appréciais, voilà tout, que c’était ton affaire.

    — C’est pas croyable, tu penses réellement ce que tu dis là ? Je le fais parce que nous avons pas le choix, si nous voulons avoir de quoi manger sur la table, une personne doit s’y coller ! réplique-t-elle en fulminant, poussant l’atmosphère du salon à se charger des foudres de la colère.

    — Comme tu viens de le signaler “une personne doit se dévouer”, pourquoi on changerait ? dit-il sans l’ombre d’un doute en attrapant son journal, qui était posé sur la table basse.

    — Je vais préparer le repas de ce soir, coupe-t-elle sèchement en quittant le salon.

    — Franchement, tu pouvais passer à l’autre boutique. Tu sais à quel point cela m’aide pour ma digestion, reprend Georges.

    — Je peux te faire une tisane pour t’aider à mieux digérer, propose-t-elle en essayant de se radoucir.

    — C’est pas la même chose ! Après chaque journée de dure labeur, ma douche prise et un bon repas apprécié. Je m’assois dans ce même fauteuil en savourant ce plaisir bien mérité. Il est d’une habitude que je ne peux me résoudre à changer, même pour une tisane, explique-t-il avec la vigueur du passionné.

    — Mais t’es à la retraite. Ta principale activité est de t’occuper du jardin. Comment tu peux appeler ça “une dure journée” ? 

    — Pour ta gouverne, ça reste des journées bien chargées. J’ai les mauvaises herbes à arracher et les rosiers à tailler, car dans quelques jours vois-tu, c’est le printemps !

    — À chaque fois, tu te trouves des excuses. J’ai besoin que tu m’aides plus, car je vieillis et je suis seule à gérer la maison… dit-elle découragée.

    — Je suis de bonne volonté ! mais quand je viens t’aider, tu me rouspètes dessus. 

    — Évidemment ! tu arrives avec ton air d’empoté pour me demander : “tu as besoin d’aide ?” Ça fait plus de 40 ans que nous vivons dans cette maison, et après tout ce temps, je suis toujours obligée de t’expliquer quoi faire et où vont les choses. Tu mets de la mauvaise volonté et moi, je suis obligée de supporter ça… se confie-t-elle, attendant que Georges lui réponde, mais en vain.

    —  Toutes ces années, j’y ai mis corps et âme à cette maison, pour que notre couple et la grande se sentent bien. J’ai plié à tes caprices et été patiente avec tes humeurs changeantes. Et aujourd’hui, pas un “merci” ni un “comment tu vas ?”. Non, seulement cette question qui te taraude l’esprit : “comment je vais faire ce soir sans mon petit plaisir ?”. Dis-moi, je t’en prie ! Où sont passées nos années ? Notre amour aveugle, qui nous poussait à passer la journée ensemble ? Nos rires qui faisaient écho à notre bonheur ? dévoile Yvonne, ravagée par l’émotion. Et qu’est-ce que tu réponds à ça ? Rien. Tu observes le malheur de ta femme depuis ce fauteil noir, que j’ai toujours détesté… l’ombre de ton égoïsme, clôture-t-elle en sanglotant.

    — Tu peux pas dire ça. Je suis certes pas d’une grande aide, mais je sais quelle épouse et quelle mère tu es. En voyant ces larmes couler sur ce visage fatigué, je suis conscient de ne pas te mériter… dit-il en prenant les mains d’Yvonne dans les siennes.

    — Si je pars avant toi et que tu changes rien. Tu finiras comme un légume en maison de retraite, et ça, je peux pas le supporter… persiste-t-elle en pleurs.

    — C’est bon, arrête mimouche ! Sèche tes larmes, car je vais faire des efforts, je te le promets ! déclare-t-il en souriant tendrement et en la serrant près du cœur.

    — Demain, je retournerai à la boutique pour te prendre ton armagnac, mon bazou, chuchote-t-elle au creux de son oreille.

Analyse

Pour cette consigne, je suis parti sur un de mes anciens textes, que j’avais publié lors de ma première année à l’Esprit Livre. Cette version originelle qui portait des faiblesses de narration avait déjà une majorité de dialogues dans sa composition, mais il manquait ce petit “quelque chose” que j’ai su retranscrire dans cette nouvelle version : l’émotion de l’instant. Pour réécrire ce texte, j’ai repris la phrase d’accroche “Quoi ? Il n’y en a plus !” qui est pour moi une vraie ouverture et une source d’inspiration, car là où il y a le manque, il y a forcément une histoire à raconter. Et c’est bien sûr ce que j’ai fait avec Georges et Yvonne en me cantonnant à leur conversation mouvementée sur ce “petit plaisir” du soir. C’est attendrissant de lire que ce vieux couple qui, après des années passées ensemble et ne supportant plus leur caractère réciproque, garde en eux malgré la colère du moment, un amour touchant.

4 Comments

  • Marie-Louise Nolte

    Bonjour Rodolphe !
    En effet, elle est très touchante cette histoire de vieux couple qui se chamaille, toute en dialogue. Elle est très bien menée car tu entraînes le lecteur dès le départ avec cette question : «  Quoi ? Il n’y en a plus ? ». Notre curiosité mord à l’hameçon du « manque » et l’on se demande. Tout le long de la lecture avec tous les sempiternels reproches que ce vieux couple s’envoie à la figure, ce qui peut bien manquer au grincheux (?). Surtout un «  petit plaisir qu’il aime à prendre tous les soirs «  ! Et l’on se demande en permanence «  mais qu’est-ce donc que ce produit qu’on peut acheter dans un supermarché ou en boutique et qui était ce soir là, en rupture de stock ? ». La chute est d’autant meilleure lorsqu’on découvre qu’il s’agissait d’armagnac ! Réellement cela ne saurait être remplacé par une tisane ! Un grand BRAVO ! Cher Rodolphe pour ce texte plein de tendresse sous-jacente et pour les émotions qu’il suggère.
    Je profite de ce 24 décembre pour te souhaiter un Joyeux Noël en cette année 2020 si particulière.
    Très amicalement à toi et au plaisir de suivre tes productions…
    Marie-Louise

    • Rodolphe

      Bonjour chère Marie-Louise,
      Je suis ravi que ce texte t’ait enchanté tant sur le sentiment général que la chute ! J’ai décidé de reprendre histoire pour cette consigne (la première version date de ma première année à l’Esprit Livre), car il y avait dans ce texte une « émotion » que j’aimais particulièrement, celle qui se maintient jusqu’au crépuscule d’une vie, malgré les aléas de la vie et les disputes haha !
      Je te remercie de m’avoir lu et de m’avoir laissé un commentaire.
      Merci et je te souhaite également un Joyeux Noël ! comme tu le dis si justement en cette année 2020 si particulière, en espérant que la suivante sera plus favorable aux sorties extérieures haha !
      En te souhaitant de bonnes préparatifs pour le réveillon et une excellente après-midi,
      Rodolphe

  • Nadine Moncey

    Re-bonsoir Rodolphe,

    J’ai lu avec beaucoup de plaisir cette nouvelle pleine de tendresse. J’ai aimé cette confrontation affectueuse entre Georges et Yvonne. Comme Marie-Louise, j’étais curieuse tout au long de ma lecture de savoir quel était ce petit plaisir tant espéré.
    Toi aussi tu dis « piote » ?
    Bon réveillon et à l’année prochaine !
    Nadine

    • Rodolphe

      Bonjour Nadine,
      Je te remercie pour ce commentaire sur cette nouvelle (excuse-moi de te répondre si tard). Je suis heureux de lire que cette confrontation affectueuse t’ait plu. Il faut dire qu’il est attachant, ce vieux couple. Haha ! je ne dis pas personnellement «piote», mais je les déjà entendu chez mes grands-parents qui sont originaires de l’est de la France.
      Je te souhaite une excellente fin d’après-midi.
      Rodolphe

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