À contre-courant

Consigne 41 – Explorer des territoires imaginaires en revisitant des mythes et des classiques

Pour cette quarante-et-unième consigne, cette fois c’était les mythes et les légendes qui étaient à l’honneur. Bien sûr, il fallait pimenter le jeu, par conséquent la consigne indiquait de faire de notre décor un réel atout. Il devait être suffisamment évocateur, afin de parler directement au lecteur. Du coup, avec ces réflexions, les Enfers grecques me sont rapidement apparus, ainsi que leur passeur, Charon, mais dans ma réadaptation il aspire au changement. Il veut connaître la joie de ses passagers et non leur tristesse. Je ne vous en dis pas plus, je vous laisse découvrir tout cela ! Bonne lecture !

Sur les eaux du Styx*, un vieux nocher ajusté de son linceul fredonnait un air en guidant son passager vers son dernier foyer.

    — Ô douce brise qui ondule les flots, tu portes dans ta langueur mon canot. 

         Dernier soupir d’une vie achevée, tu accompagnes notre traversée. 

         Ô bois, regrets et remords qui se traînent lentement, soutenant l’âme de mes clients.      

         Passeur hier, passeur aujourd’hui, passeur demain. 

         Je suis la frontière, le fond du puits, le repos certain.

Il se tût un instant, puis reprit d’un ton solennel sa déclaration en usant de ses mots sonnants et de ses gestes parlants.

    — D’ailleurs, que ce passager soit bon, mauvais, honnête ou menteur, courageux ou lâche, de grande naissance ou bien de petite vertue ; tout le monde est le bienvenu, dès lors qu’il s’acquitte du tribut de sa traversée. Plus qu’une simple traversée, un voyage des plus merveilleux. Passant de vie à trépas, que voilà une chance, non, une opportunité de siéger à mes côtés en savourant à chaque coup de rame les paysages environnants, marqués d’une unique invitation : contemplez mes trésors ! 

Le client du passeur se retourna à cette incitation. Il le fixa du regard, un regard dépossédé de la moindre vitalité, puis il scruta l’horizon.

    — Constatez de vos yeux, ô noble client, notre première étape : le séjour des innocents. Sa plaine est fertile, les arbres croulent sous les fruits juteux ; le temps est plaisant sous ce soleil radieux. Observez comme ils s’épanouissent, ces innocents, s’amusant dans les champs de blé et sifflant avec le vent. Rien ne peut les atteindre ici ou peut-être bien que, la vue du tertre des assassins peut réveiller chez certains des souvenirs désagréables. Mais qu’ils se rassurent, car là dans ce domaine où le rire et la joie abondent, au loin ce ne sont que les cris étouffés de la souffrance qui vibrent au son de la douleur.

Le vieux nocher dirigea sa barque en étirant ses bras squelettiques vers la prochaine étape. Quant à son client, il ne bougea pas, fixant l’horizon.

    — Nous voilà maintenant, ô inestimable client, en la terre asséchée, parsemée de crevasses et de gouffres sans fond. Balayé par les rafales de la désolation, nul bienfait ne perdure en cette destination. Détresse et désespoir y rôdent allégrement dans un tourbillon de tourments. Les âmes qui y passent en sont écorchées, muettes dans leur amertume, sourdes à leur dignité. Ils ne supportent que tristement l’acte de leur faiblesse. Je vous présente le ravin des suicidés !

Aucune réaction n’émana du passager, ce qui effleura la patience du passeur, mais n’en toucha point sa volonté de guide des Enfers. Il rama avec vigueur pour parvenir à la suite de cette visite.

    — Approchez-vous du bord, ô honorable client, et apercevez notre avant-dernière étape : la vallée des larmes ! Région la plus peuplée, c’est la destination la plus demandée. Les âmes vivant en ce lieu coulent dans une longue descente mélancolique, rampant sur le chagrin de leur vie passée. Ici, le climat est maussade, chargé de tristesse, accablé de déceptions. Le sol inondé de leur pleurs, il est difficile pour eux de s’y promener, car les habitants n’y prennent plus le temps.

Le passager bien qu’il ait jeté discrètement un regard à cette vallée, resta dans sa solitude silencieuse. Le vieux nocher pensa à ce moment : « Enfin ! La prochaine étape est sa destination. J’espère que le client suivant sera plus loquace. » 

    — Ô majestueux client, vous voici arrivé en votre dernière demeure !

Surgissant derrière la vallée des larmes, une vaste étendue plate s’étendait à perte de vue. 

    — Voyez dans le ciel les couleurs écarlates du soleil, qui ne se couche ni ne se lève pour le plaisir des âmes guerroyantes. Elles s’affrontent avec furie dans la poussière et la sueur de combats inépuisables, revêtant la plaine des guerriers d’un tapis de sang, celui des vaincus. Et dans un fracas assourdissant, chacun y va de son acclamation, de son intimidation, de son hurlement.

La barque accosta au quai de cette plaine. Le client descendit pour se rendre au lieu des affrontements éternels. Il n’accorda aucun remerciement ni d’au revoir au passeur. Dépité d’un trajet encore décevant, le vieux nocher retourna à l’entrée des Enfers pour accueillir son nouveau client. 

Un brouillard opaque lui indiquait qu’il était arrivé. Sur le pont d’embarquement, une rangée de morts attendait sagement leur passage. Le premier, qui était à sa portée leva sans énergie sa main pour lui délivrer l’obole pour la traversée.

    — Je vous remercie, ô bienveillant client. Prenez place, je vous prie dans votre dernier voyage, dont je m’assurerai qu’il soit inoubliable.

 Le passager monta à bord sans exprimer une once d’émotions, pour le passeur s’en était trop.

    — Que vous soyez tous maudits de participer à cette traversée avec monotonie. Faibles vous êtes et grande est ma déception de supporter jours après jours des clients aussi peu charmants. Vous consommez la mort comme vous consommiez la vie, aveuglés par vos sentiments et enchaînés par vos désirs. Vous êtes morts ! bel et bien morts, plus rien ne peut changer cette vérité ! Alors, profitez de ce moment, délaissez vos soucis et accueillez avec entrain cette visite fascinante ! Car autrement, vous me poussez à l’excès de désirer rejoindre la surface, le bonheur. Moi, qui serai là-haut un gondolier à Venise, j’accompagnerai les jeunes amoureux, les amants d’un soir, les amours d’une vie. Je leur vendrai les mérites d’une ville éclatante. Le pont du Rialto, le palais des Doges, la place Saint-Marc avec sa Basilique et son campanile, le théâtre La Fenice, tant de merveilles à découvrir encore et encore. Les sourires se liront sur le visage de mes passagers, et enfin, je pourrai être heureux. 

Le nocher arrêta sa digression voyant avec aigreur que cela n’affectait en aucun cas sa clientèle ingrate. Ainsi, dépité, résigné et sans en rajouter, il reprit sa complainte.

    — Ô douce brise qui ondule les flots…

Lexique

Le styx : est l’un des fleuves infernaux des Enfers grecs

4 Comments

  • Vanessa Poullie

    Bonjour Rodolphe
    Quelle merveilleuse nouvelle tu nous offre là. Tu as réussi cette consigne avec brio, tu nous as emportés avec délicatesse dans les enfers grecs avec son passeur qui est vite déçu du comportement de ses passagers. Chaque détail nous laisse imaginer l’endroit, j’ai même eu l’impression d’avoir été transporter dans cette nouvelle grâce au décor que tu as choisi

    Bravo à toi, j’ai passé un excellent moment
    Au plaisir de te lire
    Vanessa

    PS: l’image que tu as mis en début de texte, représente parfaitement bien ton texte

    • Rodolphe

      Bonjour Vanessa,
      Je te remercie pour ton retour sur ce texte. Je suis heureux de t’apprendre que tu aies apprécié ce voyage des enfers grecs au côté de ce passeur mélancolique.
      Merci encore à toi aussi !
      Je te souhaite une bonne journée,
      Rodolphe
      Ps: j’essaye à travers ces images que je place en en-tête, de transmettre l’envie de lire la nouvelle. Je suis ravi que cela ait bien fonctionné !

  • Roy Marie-Josée

    Bonjour Rodolphe,
    Je salue pour la deuxième fois cette consigne, et surtout cet univers que tu as su rendre moderne. Bravo. Je me suis régalée à la lecture.

    • Rodolphe

      Re bonjour chère Marie-Josée,
      C’est toujours un grand plaisir de te régaler littérairement !
      Je te souhaite une nouvelle une bonne journée,
      Rodolphe
      Ps: j’ai hâte de lire ta prochaine création !

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