Déroutante apparition

Consigne 40 – Varier les tonalités de son texte : lyrique, burlesque, dramatique, poétique

Pour cette quarantième consigne, dans les mêmes motifs voir un approfondissement de la consigne trente-trois, sept textes m’étaient proposés. Consigne oblige, je devais varier le registre de l’un des textes choisi, afin de provoquer une rupture. Je suis parti par conséquent sur Le dragon de Ray Bradbury. Cette histoire nous compte les péripéties de deux chevaliers lors d’une chasse au dragon, jusqu’à la chute très surprenante. J’ai relevé que ce texte mettait l’accent sur l’indéfaillible volonté de ces deux chevaliers, qui les ont poussés à se jeter corps et âme dans leur traque. À cette indéfaillible énergie, j’y ai apporté ma petite touche de variation, alors j’espère que cela vous plaira ! Bonne lecture !

Un vent froid se leva en cette nuit, déployant sur la lande silencieuse son emprise oppressante. Ce sol laissé à l’abandon ne voyait aucune vie en son sein, excepté au loin, où une lueur chaleureuse projetait des flammes dansantes sur le visage de deux chevaliers affaiblis par les combats. Assis près du foyer, ils se délestaient peu à peu de cette journée fatigante passée à la recherche d’un dragon. 

    — T’as entendu ce bruit ? interpella l’un des chevaliers.

    — Non, je crois que tu te fais des idées, répondit son compagnon.

Ne prenant pas compte de sa remarque, le premier chevalier se retourna dans tous les sens cherchant le bruit entendu. Le second voyant ça, décida à son tour de prêter attentivement l’oreille, mais il n’entendit rien, hormis le bruissement du vent glacé.

    — T’en es sûr que t’as rien entendu ? continua-t-il avec cette même question qui devint absurde au second chevalier.

    — Si je te le dis ! C’est que te voilà sujet aux hallucinations, ma parole !

    — J’aime pas ce coin. Je me sens observé de toutes parts, comme si une créature malfaisante attendait tapis dans l’ombre que nous dormions pour nous bouffer.

    — Tu écoutes trop d’histoires du capitaine, toi. Rien n’est vrai, c’est pour terrifier les gosses avant de dormir.

    — Oui mais n’empêche, cette lande, je la sens pas.

À ses dires, il prit un air dubitatif.

    — Mais c’est toi qui as voulu passer la nuit ici ! moi je voulais aller à l’auberge, se lamenta le second chevalier.

    — C’est pas ma faute, ordre du capitaine, pas le choix, on doit trouver ce foutu dragon et c’est ici qu’il a été entendu pour la dernière fois. 

    — Mmh… crois-moi, pas sûr qu’il existe ce dragon, car j’en ai déjà vu. Je me souviens comme si c’était hier, c’était en l’an huit cent soixante après la nativité, je venais à peine de m’enrôler dans l’armée de notre bon roi. À cette époque, un dragon semait la terreur dans le nord, il a fallu un escadron entier pour en avoir raison et depuis, plus aucun dragon à l’horizon.

    — Un escadron entier ? Heureusement que nous sommes que des éclaireurs.

    — Tu l’as dit. Écoute, nous allons pas poiroter dans ce coin pourri pendant plusieurs jours. Je te propose une seule nuit ici, histoire de voir s’il y a pas un monstre à écailles qui rôde dans les parages, et au petit matin, retour à la garnison. Tu en dis quoi ?

Le premier chevalier se mit à réfléchir à la proposition de son acolyte. Il le regarda et se convainquit sans peine qu’après tout, les dragons avaient cessé d’exister.   

    — Oui, t’as raison. Ils sont tous morts ces satanés dragons, autant profiter de cette soirée. Remets donc une bûche sur le feu avant qu’on se les caille.

Ce que fit immédiatement le second. Il en attrapa une bien sèche à côté de lui et la déposa dans le brasier, tassant le tout avec son épée. Peu leur importait de signaler leur présence, ils avaient besoin de se réchauffer, au point de pousser le second à sortir de sa sacoche un breuvage alcoolisé.

    — Où tu as trouvé ça ? s’enquit le premier chevalier. 

    — Je l’ai emprunté à la garnison, recette spéciale, avec ça je peux te dire que le froid on va même plus le sentir.

    — Passe-moi donc une gorgée avant que je finisse pétrifié.

À tour de rôle, le contenu de la bouteille descendit. La nuit se poursuivit au rythme de leur volonté à combattre le froid, ce terrible froid qui les poussait à consommer ce remède du dernier recours. Soudain, venu de l’obscurité un homme vêtu de guenilles se traînait jusqu’à eux. 

    — Regard’là ! c’qui… c’qui s’ramène, s’exprime maladroitement le second chevalier.

Son compagnon tanguant sur place essaya de se concentrer pour observer l’étranger.

    — Qu’est-ce t’amène ici… mon gars ? poursuit le second chevalier.

    — J’sais pas.

    — Mais t’es tout seul dans le noir, comme ça ?

    — J’sais pas.

    — Bah quand même ! fait nuit là, comment t’arrivé jusqu’ici ?

    — J’sais pas.

    — T’es bizarre, toi, l’étranger.

Les deux chevaliers se regardèrent ne comprenant pas ce que cet homme seul faisait, à moitié nu dans une lande abandonnée, lorsqu’un son strident déchira l’atmosphère. Une chose se propulsait à une vitesse folle sur l’étendue de la lande, crachant de son souffle une brume opaque. Bardé de métal dans son intégralité, un train apparut. Il continua sa course pour s’arrêter devant le petit groupe. Une pression se fit entendre, des étincelles jaillirent et un nuage de fumée blanche s’échappa du dessous du train. Les trois hommes restèrent bouche bée, surpris par cette apparition inconnue. La porte de la locomotive s’ouvrit. Un fier colosse à la moustache remontée sortit. De ses mains puissantes, il ouvrit le registre qu’il portait entre les doigts.

    — Éloi Duval, approchez, ordonna l’homme de sa voix rauque.

Le mystérieux étranger s’avança. 

    — Quarante-trois ans, sans enfants ni épouse, colporteur de son métier, mort écrasé par un chariot en sauvant un jeune garçon.

À l’énonciation de ces informations, il apposa un tampon sur son registre.

    — Première classe, voiture huit, siège numéro trente-quatre. Veuillez entrer dans le train, je vous prie.

À ce moment, le colosse leva ses yeux et aperçut les deux chevaliers qui ne comprenaient toujours pas ce qui se passait. Il examina à nouveau son registre.

    — Fulbert Valmont et Senoc Miltrois, vous n’êtes pas sur le registre, du moins pas encore.

Il se mit à rire à pleins poumons, ce qui glaça le sang des deux hommes, puis il rejoignit la locomotive en hurlant.

    — Fred ! Dépêche-toi de relancer la bête ! Nous allons être en retard !

Le train s’avança et s’élança à grande vitesse pourfendant l’horizon pour disparaître dans un nuage de poussière. Les deux chevaliers étaient sous le choc.

    — Ressers-moi un verre, j’crois que j’viens d’halluciner pour ce coup-ci, confessa le premier chevalier.

    — Moi aussi, je vais en reprendre un !

Ils continuèrent la nuit en essayant d’oublier ce qu’ils venaient peut-être d’entrevoir.

Analyse

Pour cette consigne, parmis les textes qui m’étaient proposés, j’ai choisi Le dragon de Ray Bradbury. Cette histoire qui met en action deux chevaliers en quête d’un dragon féroce se situe dans un registre épique enveloppé d’un ton lyrique. Cependant, la chute de l’œuvre originale reste intrigante : un train débarquant dans un univers médiéval. Serait-ce possible que ces deux hommes se soient retrouvés piégés dans une bulle temporelle ? Quoi qu’il en soit, afin de varier le registre littéraire, je suis parti pour le coup en quête de désacraliser cette chasse au dragon, en dotant mes deux chevaliers d’un pragmatisme sans faille. C’est la nuit, il fait froid, la fatigue les guette, et puis les dragons c’est une histoire pour endormir les enfants, non ? C’est le raisonnement qui va les pousser à profiter de cette nuit autrement, autour d’une compagnie indéfectible pour les êtres solitaires ou en groupe. Ma chute est surprenante, un poil amusante, bien qu’elle laisse sujette à l’interprétation du lecteur. Pour finir, j’ai opté dans cette nouvelle version pour un texte majoritairement écrit en dialogues en me limitant à quelques descriptions, dans le but que le lecteur se sente en présence avec ces deux chevaliers assis au coin du feu dans cette lande abandonnée. 

Texte original

Le vent de la nuit faisait frémir l’herbe rase de la lande ; rien d’autre ne bougeait. Depuis des siècles, aucun oiseau n’avait rayé de son vol la voûte immense et sombre du ciel. Il y avait une éternité que quelques rares pierres n’avaient, en s’effritant et en tombant en poussière, créé un semblant de vie. La nuit régnait en maîtresse sur les pensées des deux hommes accroupis auprès de leur feu solitaire. L’obscurité, lourde de menaces, s’insinuait dans leurs veines et accélérait leur pouls. Les flammes dansaient sur leurs visages farouches, faisant jaillir au fond de leurs prunelles sombres des éclairs orangés. Immobiles, effrayés, ils écoutaient leur respiration contenue, mutuellement fascinés par le battement nerveux de leurs paupières. À la fin, l’un d’eux attisa le feu avec son épée. 

    — Arrête ! Idiot, tu vas révéler notre présence ! 

    — Qu’est-ce que ça peut faire ? Le dragon la sentira de toute façon à des kilomètres à la ronde. Grands Dieux ! Quel froid ! Si seulement j’étais resté au château ! 

    — Ce n’est pas le sommeil : c’est le froid de la mort. N’oublie pas que nous sommes là pour… 

    — Mais pourquoi, nous ? Le dragon n’a jamais mis le pied dans notre ville ! 

    — Tu sais bien qu’il dévore les voyageurs solitaires se rendant de la ville à la ville voisine…

    — Qu’il les dévore en paix ! Et nous, retournons d’où nous venons !

    — Tais-toi ! Écoute… 

Les deux hommes frissonnèrent. Ils prêtèrent l’oreille un long moment. En vain. Seul, le tintement des boucles des étriers d’argent agitées, telles des piécettes de tambourin, par le tremblement convulsif de leurs montures à la robe noire et soyeuse, trouait le silence. Le second chevalier se mit à se lamenter. 

    — Oh ! Quel pays de cauchemar ! Tout peut arriver ici ! Les choses les plus horribles… Cette nuit ne finira-t-elle donc jamais ? Et ce dragon ! On dit que ses yeux sont deux braises ardentes, son souffle, une fumée blanche et que, tel un trait de feu, il fonce à travers la campagne, dans un fracas de tonnerre, un ouragan d’étincelles, enflammant l’herbe des champs. À sa vue, pris de panique, les moutons s’enfuient et périssent piétinés, les femmes accouchent de monstres. Les murs des donjons s’écroulent à son passage. Au lever du jour, on découvre ses victimes éparses sur les collines. Combien de chevaliers, je te le demande, sont partis combattre ce monstre et ne sont jamais revenus ? Comme nous, d’ailleurs…

    — Assez ! Tais-toi ! 

    — Je ne le redirai jamais assez ! Perdu dans cette nuit je suis même incapable de dire en quelle année nous sommes ! 

    — Neuf cents ans se sont écoulés depuis la nativité…

    — Ce n’est pas vrai, murmura le second chevalier en fermant les yeux. Sur cette terre ingrate, le Temps n’existe pas. Nous sommes déjà dans l’Éternité. Il me semble que si je revenais sur mes pas, si je refaisais le chemin parcouru pour venir jusqu’ici, notre ville aurait cessé d’exister, ses habitants seraient encore dans les limbes, et que même les choses auraient changé. Les pierres qui ont servi à construire nos châteaux dormiraient encore dans les carrières, les poutres équarries, au cœur des chênes de nos forêts. Ne me demande pas comment je le sais ! Je le sais, c’est tout. Cette terre le sait et me le dit. Nous sommes tout seuls dans le pays du dragon. Que Dieu nous protège !

    — Si tu as si peur que ça, mets ton armure !

    — À quoi me servirait-elle ? Le dragon surgit d’on ne sait où. Nous ignorons où se trouve son repaire. Il disparaît comme il est venu. Nous ne pouvons deviner où il se rend. Eh bien, soit ! Revêtons nos armures. Au moins nous mourrons dans nos vêtements de parade. 

Le second chevalier n’avait pas fini d’endosser son pourpoint d’argent qu’il s’interrompit et détourna la tête. Sur cette campagne noire, noyée dans la nuit, plongée dans un néant qui semblait sourdre de la terre elle-même, le vent s’était levé. Il soufflait sur la plaine une poussière qui semblait venir du fond des âges. Des soleils noirs, des feuilles mortes tombées de l’autre côté de la ligne d’horizon, tourbillonnaient en son sein. Il fondait dans son creuset les paysages, il étirait les os comme de la cire molle, il figeait les sang dans les cervelles. Son hurlement, c’était la plainte de milliers de créatures à l’agonie, égarées et errantes à tout jamais. Le brouillard était si dense, cerné de ténèbres si profondes, le lieu si désolé, que le temps était aboli, que l’Homme était absent. Et cependant deux créatures affrontaient ce vide insupportable, ce froid glacial, cette tempête effroyable, cette foudre en marche derrière le grand rideau d’éclairs blancs qui zébraient le ciel. Une rafale de pluie détrempa le sol. Le paysage s’évanouit. Il n’y eut plus désormais que deux hommes, dans une chape de glace, qui se taisaient, angoissés.

    —  Là, chuchota le premier chevalier. Regarde ! Oh Mon Dieu ! 

À plusieurs lieues de là, se précipitant vers eux dans un rugissement grandiose et monotone : le dragon. Sans dire un mot, les deux chevaliers ajustèrent leurs armures et enfourchèrent leurs montures. Au fur et à mesure qu’il se rapprochait, sa monstrueuse exubérance déchirait en lambeau le manteau de la nuit. Son oeil jaune et fixe, dont l’éclat s’accentuait quand il accélérait son allure pour grimper une pente, faisait surgir brusquement une colline de l’ombre puis disparaissait au fond de quelque vallée ; la masse sombre de son corps, tantôt distincte, tantôt cachée derrière quelque repli, épousait tous les accidents du terrain. 

    — Dépêchons-nous. Ils éperonnèrent leurs chevaux et s’élancèrent en direction d’un vallon voisin. 

    — Il va passer par là. 

De leur poing ganté de fer, ils saisirent leurs lances et rabattirent les visières sur les yeux de leurs chevaux. 

    — Seigneur ! 

    — Invoquons Son nom et Son secours ! 

À cet instant, le dragon contourna la colline. Son oeil, sans paupière, couleur d’ambre clair, les absorba, embrasa leurs armures de lueurs rouges et sinistres. Dans un horrible gémissement, à une vitesse effrayante, il fondit sur eux. 

    — Seigneur ! Ayez pitié de nous ! 

La lance frappa un peu au-dessous de l’œil jaune et fixe. Elle rebondit et l’homme vola dans les airs. Le dragon chargea, désarçonna le cavalier, le projeta à terre, lui passa sur le corps, l’écrabouilla. Quant au second cheval et à son cavalier, le choc fut d’une violence telle, qu’ils rebondirent à trente mètres de là et allèrent s’écraser contre un rocher. Dans un hurlement aigu, des gerbes d’étincelles roses, jaunes et orange, un aveuglant panache de fumée blanche, le dragon était passé… 

    — Tu as vu ? cria une voix. Je te l’avais dit ! 

    — Ça alors ! Un chevalier en armure ! Nom de tous les tonnerres ! Mais c’est que nous l’avons touché ! 

    — Tu t’arrêtes ? 

    — Un jour, je me suis arrêté et je n’ai rien vu. Je n’aime pas stopper dans cette lande. J’ai les foies. 

    — Pourtant nous avons touché quelque chose… 

    — Mon vieux, j’ai appuyé à fond sur le sifflet. Pour un empire, le gars n’aurait pas reculé… 

La vapeur, qui s’échappait par petits jets, coupait le brouillard en deux. 

    — Faut arriver à l’heure. Fred ! Du charbon ! 

Un second coup de sifflet ébranla le ciel vide. Le train de nuit, dans un grondement sourd, s’enfonça dans une gorge, gravit une montée et disparut bientôt en direction du nord. Il laissait derrière lui une fumée si épaisse qu’elle stagnait dans l’air froid des minutes après qu’il fut passé et eut disparu à tout jamais.

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