Les parasites

Consigne 39 – Oser le registre comique

Pour cette trente-neuvième consigne, sur ton de l’humour trois caps m’étaient proposés : l’autodérision, la moquerie d’un tiers, les cabrioles (jeux de mots). Bien naturellement, j’ai penché pour l’autodérision. Je me suis fait un plaisir de dresser pour vous sans détour mon atmosphère d’écrivain. Avec pour histoire, une soirée tranquille : musique et thé, gâchée outrageusement par des énergumènes de passage. Je ne vous en dis pas plus, je vous laisse la surprise ! Bonne lecture !

En ce début de soirée, je pris place à mon bureau. Assis confortablement dans mon fauteuil et bien au chaud, je profitai d’une tasse de thé fumante de Lapsang Souchong*. Le concerto pour violoncelle d’Elgar* résonna et une bougie à la vanille de Madagascar se mit à diffuser son effluve délicate. Un instant privilégié au vu du temps de chien qui frappait dehors. Bien que la pluie se jeta avec brutalité contre mes fenêtres, cela ne m’empêcha pas de savourer en toute quiétude les prouesses vibrantes de Jacqueline du Pré*. Son archer virevoltant entre les notes commença à me bercer dans une sérénité sans appel. Je me dis à ce moment précis lorsqu’elle entama son envol d’une expressivité des plus intenses à la fin de la deuxième minute que je devais m’atteler à l’écriture de mon prochain texte. Quand soudain, un être dénué d’un quelconque respect pour la grande Musique se mit à cogner à ma porte dans un excès de sauvagerie. Qui pouvait à cette heure venir me déranger ? D’une profonde lassitude d’être privé de cet instant de paix ; je pris le chemin de la porte d’entrée. Une forme hirsute noyée jusqu’à la moelle me bouscula et pénétra dans mon salon. 

    — Inadmissible ! Inadmissible ! me dit-elle avec colère avant de faire les quatre cents pas et de salir mon tapis de ses chaussures trempées.

    — Oui ? Que puis-je faire pour vous aider ? posai-je la question en gardant mon calme à ce qui ressemblait être une jeune femme. 

    — Inadmissible ! Je demande que mon histoire soit réécrite. Je vais te montrer, j’ai surligné en jaune les passages qui devront être changés et en orange les passages à supprimer.

Elle sortit de son sac à main un amas de feuilles violenté par des coups de surligneurs qui ne manqua pas de se répandre au sol par la maladresse de cette agitée. Avec empressement, elle se jeta pour les récupérer en répétant inlassablement le même mot : “Inadmissible”. Je la regardai trier ses feuilles, lorsque j’aperçus un grain de beauté qui m’était familier sur sa lèvre supérieure droite. Pourvu que cela ne soit pas elle. Je me baissai pour simuler de l’aider afin de constater si je ne m’étais pas trompé. Elle leva son visage et exprima d’une douceur si caractéristique sa volonté de la laisser s’occuper seule de son étourderie.

    — Touche pas à mes affaires, je peux me débrouiller toute seule. 

C’était bien elle, au vu de sa verve et de son autre grain de beauté apposé sous son œil gauche : Charlotte, un de mes personnages. Je regardai l’heure sur l’horloge ; elle m’annonça tristement vingt heure. Je sentis au fond de moi ces heures que j’allai perdre une à une dans un abîme sans fond à l’écouter. Dans un geste d’impatience, j’ôtai mes lunettes et frottai mon nez le long du canal nasal à la hauteur de la glande lacrymale.

    — Bon, vous prendriez bien une tasse de thé en m’expliquant tous ces détails ? lui dis-je d’un ton diplomatique.

    — Ce sont pas des détails, monsieur ! ce sont des changements capitaux ! mais je veux bien ta tasse de thé, car je me suis caillée en venant ici.

    — Pendant que je la prépare, réchauffez-vous donc il y a une couverture dans le coffre juste derrière. 

    — Pas besoin.

Pendant que j’allai dans la cuisine, je la vis retirer son pardessus et ses chaussures, les laissant tous deux là où elle jugea nécessaire de les laisser : sur mon tapis. Courage. Une fois le thé infusé, je me dépêchai de retourner au salon. 

    — Viens te poser à côté de moi, me lança-t-elle avachie et les jambes croisées sur mon canapé.

    — Ne vous dérangez pas, je vais prendre le fauteuil juste à côté.

    — Comme tu veux, alors tu vois déjà je suis pas une femme casanière ! Je suis bien venue jusqu’ici depuis mon Alsace natale, quatre cents kilomètres en tout ! Et je suis surtout pas un produit périmé en étant célibataire avec mes trente piges ! C’est pas ma faute si je suis sentimentale et que je me jette pas sur le premier venu. Et que dire de ton comportement ! J’ai dû préparer une tarte aux pommes, moi qui n’aime pas ça en plus, alors d’accord tu l’as mangé avec moi, mais t’es plus revenu me laissant sans nouvelles. Ça marche pas comme ça ! Quel beau parleur ! Inadmissible ! Où tu étais passé depuis tout ce temps ?

Sa rage exulta. 

    — Vous m’en voyez navré, mais j’étais occupé avec un autre de mes personnages.

    — Qui ça ?

    — Ganni, l’écrivain amoureux des pizzas. Il m’était nécessaire pour une autre de mes histoires.

    — Mais pourquoi t’as pas continué avec moi ? J’étais plus si importante à tes yeux ? Attends tu vas voir, il y a d’autres passages que j’ai pas aimés !

Elle farfouilla dans ses feuilles avec l’avidité féroce de m’épingler contre le mur, lorsque la porte d’entrée se fit à nouveau malmenée par des coups frénétiques. Qui cela pouvait être, encore ? Je partis ouvrir ordonné par Charlotte de me “magner” afin de subir la suite de son réquisitoire. 

Le mauvais sort se riait de moi, Ganni au ventre rebondi apparut.

    — J’ai des revendications signor Il scrittore* ! Comment avez-vous pu maltraiter ma pizza en glissant une histoire pareille ! Comment je pourrai imaginer une histoire sur une île dans l’océan Indien, alors que je me trouve moi-même sur la plus belle île du monde avec la mamma, Dio mio * et puis c’est quoi une océanographe ? même pas une petite note dans le lexique pour que Ganni comprenne ! Questo non è credibile* !

    — Effectivement, ce n’est pas anodin comme remarque. Je vous prie de prendre place dans le salon.

Il rejoignit Charlotte en maugréant, pestant contre mon manque de logique. Je n’en pouvais plus, ces énergumènes, ces parasites, ils me gâchaient mon concerto avec leur conjuration de pacotille. Une main agrippée à la porte d’entrée, je les entendais s’alimenter mutuellement en critiques à mon encontre, lorsque je compris que ma soirée ne faisait que commencer, après tout ils restaient mes personnages et moi leur créateur. Au diable stupide sollicitude ! et mon caractère trop doux.

    — Ganni, je vous sers une tasse de thé ? lui demandai-je en me retournant.

Lexique

Lapsang Souchong : thé noir fumé de la région de Fujian dans le sud-est de la Chine

Le Baronnet Edward Elgar : grand compositeur anglais et chef d’orchestre de renom de la fin du 19ème siècle a composé plusieurs œuvres musicales dont les Variations d’Enigma qui sont entrées dans le répertoire international

Jacqueline du Pré : célèbre violoncelliste britannique du milieu du 20ème siècle. Elle est originaire des îles Anglo-Normandes 

Signor Il scrittore : monsieur L’écrivain (en italien)

Dio mio : mon Dieu (en italien)

4 Comments

  • Sabrina P.

    Eh bien Rodolphe, on ne peut plus savourer une bonne tasse de thé sans se faire importuner par ses personnages ! Il va falloir que tu les recadres un peu dans leur fichier Word ! Ou mieux, dans un roman, comme ça, ils ne pourront s’enfuir que dans l’imaginaire du lecteur !
    Bref, tu l’auras compris, j’ai adoré découvrir cette consigne, j’aime bien l’emploi de l’italien, et l’autodérision est bien présente tout du long. J’ai bien ri, et j’espère que les miens resteront plus calmes, je n’ai pas de temps à leur accorder en ce moment 🙂 Belle journée, Sabrina.

    • Rodolphe

      Bonsoir Sabrina,
      Je suis heureux de te lire ! haha ! ravi que tu te sois amusée à la lecture de cette conjuration à mon encontre ! J’ai beau les recadrer, les cloisonner entre les lignes. Je ne peux me résigner à trop les gronder. Il reste après tout mes personnages, c’est un peu comme des enfants haha !
      Oui j’ai vu ça, tu as moins le temps de publier ces temps-ci, mais j’ai vu dans mes e-mail qu’un nouveau texte attend sur ton blog que je vienne la découvrir !
      Merci beaucoup pour ton retour.
      Je te souhaite une bonne soirée,
      Rodolphe

  • Roy Marie-Josée

    Bonjour Rodolphe,
    comme j’ai aimé cette incursion humoristique de tes anciens personnages au moment de la tasse de thé ( moment sacré). Je rejoins Sabrina, il est temps d’oser mettre tes personnages tous plus attachants ou gourmands les uns que les autres, dans un ouvrage plus long. Et tu as raison, les personnages qui s’échappent de notre encre, sont un peu nos enfants.ha ha…

    • Rodolphe

      Bonjour chère Marie-Josée,
      C’est que pour un puriste de thé, rien n’est plus meilleur que ce moment privilégié haha ! Effectivement, cela pourrait créer une histoire intéressante toute cette diversité de personnages. L’avenir me le dira si je l’ose ou pas. Il ne faut pas oublier que sous notre plume, ils émettent leur premier cri ! un peu comme des enfants qui poussent leur premier hurlement à la vue du jour.
      Merci pour ton retour sur mon blog.
      Je te souhaite une bonne journée,
      Rodolphe

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