La sfinciuni ou l’art de la création

Consigne 38 – La nouvelle métaphorique

Pour cette trente-huitième consigne, je devais composer autour de la source d’inspiration d’un écrivain en appliquant le procédé de la métaphore. Le désir d’écrire, les peurs, l’espoir toutes ces émotions qui traversent l’homme de lettres, je devais les saisir est les inscrire dans une histoire. Me vient alors à ce moment une histoire aux saveurs sicilienne d’un amoureux de la cuisine qui, à ses heures perdues façonne ses textes comme ils confectionnent ses pizza. Je vous la présente sans plus attendre en espérant que vous profiterez de cette escapade sicilienne. Je vous souhaite une bonne lecture !

Ma che vuoi ! la pâte de la pizza est trop fine. Pourtant, j’ai bien utilisé de la farine de type 00* et les deux cuillerées d’huile d’olive. Ah, miseria ! je pense que j’ai pétri à outrance la pâte. Il faut que je fasse attention à ne pas trop la travailler, sinon j’entends la mama me dire que je la fais à la napolitana et ce n’est pas bon du tout ça, car en Sicile on l’aime bien moelleuse ! Che Dio sia il nostro testimone*. C’est que la base de la pizza, c’est très important, bâclée et c’est le résultat qui est différent. C’est comme le cadre d’un roman, on voit mal une scène tragique se dérouler dans un environnement gai et débordant de couleurs. Bien sûr que non, il faut respecter chaque étape et bien façonner la base, ainsi, le résultat final ne pourra qu’être qu’eccezionale.

Je renverse un peu de farine sur mon plan de travail et façonne à nouveau une boule de neige avec la pâte. J’en prends possession, mes doigts ondulent sur les plis de sa robe soyeuse. Je contracte sa chair, la retourne et recommence en la plongeant dans un lit de pureté. Je sens qu’elle respire, qu’elle murmure, qu’elle me trace avec ses formes un bien beau décor : une île en suspension sur l’océan indien, d’où des vagues vibrantes de leurs ondes salées se répandent généreusement sur les grains dorés d’une plage esseulée. Peut-être pas complètement, car un pêcheur semble rentrer de sa journée. Magnifico ! La pâte est prête, je vais la laisser se reposer au chaud pendant au moins trois bonnes heures le temps que je m’imprègne de l’atmosphère. Maintenant, la garniture : le rythme et les personnages récurrents. Il me faut des oignons, des tomates et de la panure, pour cette dernière il doit me rester des grissini dans un placard. J’allume ma gazinière et fait revenir un peu d’huile d’olive dans une poêle. Quand elle est suffisamment chaude, je plonge mes oignons finement taillés. Le crépitement de leur chant est doux à mes oreilles. Ils sont si heureux en se dorant la pilule serrés les uns contre les autres, mais deux ou trois se languissent dans un coin tout comme mon pêcheur. Il doit y avoir une rencontre et un liant qui saura créer le contact, une passion commune par exemple. J’ajoute de l’eau, les tomates coupées en dé, je sale et je poivre. Je vois cette fois une océanographe, d’ailleurs que fait une océanographe seule sur une plage ? elle devrait être occupée à ausculter des récifs coralliens, non ? Curioso. De toute façon, notre pêcheur Peppe qui est entreprenant va à sa rencontre. 

    — Bonjour, je suis pêcheur. Vous avez besoin d’aide, mademoiselle ?

Ah, cela sonne bien et je peux cette fois m’attaquer à la panure, à l’intrigue. Je concasse les grissini dans un bol et je les fais revenir dans une autre poêle à l’huile d’olive. Je sais, toujours à l’huile d’olive mais c’est un bon début comme dit le dicton : “olio, aceto, pepe e sale, sarebbe buono uno stivale.”* Je poursuis cette création en faisant légèrement ambrer la panure puis je réserve à côté. À côté, il y a cette demoiselle, je la devine perdue, affolée, cherchant son chemin. Elle répond à Peppe.

    — Bonjour, oui vous pouvez m’aider. Je pensais que nous devions nous retrouver ici avec mon équipe mais je crois que je me suis perdue…

Perfecto ! Notre pêcheur l’aidera sûrement à retrouver son chemin qui les conduira au cœur d’une disparition mystérieuse. Où est passée l’équipe de la jeune femme ? Pas de trace au lieu de rendez-vous ni de bateau accosté sur la plage. Peppe qui à un ami chez les gardes côtes proposera d’aller lui rendre visite. Poussée par la peur de ne pas revoir ses amis, la jeune femme acceptera sans aucun doute. Voilà pour l’étincelle, mais il manque une chose. Je sais ! maintenant que les trois heures se sont écoulées, je peux étendre la pâte sur une plaque bien huilée de forme rectangulaire. Oui ma pizza n’est pas ronde, elle a l’esprit de la Sicile, elle a les angles saillants. J’impreigne mes mains de l’or des dieux, cette huile, cette source de vitalité, et commence à étirer la pâte vers les quatre coins de la plaque en prenant bien soin d’exercer une pression au centre. C’est plus facile que de tirer de chaque côté et se retrouver avec un résultat pas terrible à la fin. Il faut laisser pousser l’intrigue par le cœur du suspense : cette rencontre sur la plage. Car Peppe était certes pêcheur mais il pêchait la nuit. Il pêchait dos au rivage, équipé de sa canne à pêche il passait à travers les fenêtres des habitations en quête de “gros poissons” : la ferraille rutilante posée sur la commode de famille, le portefeuille laissé à la va-vite sur la table basse, ou encore l’appareil de communication portatif qui se chargeait non loin de la fenêtre. Un rebondissement inattendu. Pourquoi un petit voleur se faisant passer pour un pêcheur irait proposer son aide ? L’appel du gain ? Et si l’équipe de la jeune femme était tombée sur un trésor ? Eccellente ! Je préchauffe le four à chaleur douce et laisse reposer la pâte encore une dizaine de minutes, le temps aussi de faire mûrir ce chamboulement. Ceci fait, j’organise les saveurs, j’harmonise le tout en commençant par parsemer un nuage de pecorino* râpé. Puis vient se déposer ensuite par petite touche ici et là toute en légèreté du caciocavallo*, sans oublier les acciughe* : la saveur salée du plat qui fond en bouche dans une osmose totale des plus agréables. Pour clôturer l’histoire, la sauce tomate et oignon vient s’appliquer telle un voile vermillon, ainsi que la panure grillée et l’origan parfumé. En résumé, des disputes, un amour surprenant, une happy end. Mmm, delizioso ! J’enfourne.

Je vais me reposer dans le salon le temps que cela cuise.

    — Ganni, a pizza jè pronta prestu* ? jè sfinciuni* ?

    — Si, mamma*

    — E a scrittura du to’ libbru sta procedendo* ?

    — Si, mamma, ça avance très bien même. Tu sais, il ne me reste plus qu’à l’écrire cette histoire.

    — Va beni. 

Lexique

Ma che vuoi : qu’est-ce que vous voulez (en italien)

Farine de type 00 : farine italienne équivalent à la type 45 en France

Che Dio sia il nostro testimone : que Dieu nous soit témoin (en italien)

Olio, aceto, pepe e sale, sarebbe buono uno stivale : ce proverbe vient de Toscane, il signifie (en italien) : huile, vinaigre, poivre et sel, serait un bon démarrage. Pour les italiens, il n’en faut pas plus pour débuter un bon repas. 

Pecorino : c’est un fromage au lait de brebis. En France, nous le trouvons souvent avec des grains de poivre

Caciocavallo : c’est un fromage au lait de vache à pâte filée qui est très ancien. Hippocrate lui-même en était friand. 

Acciughe : les anchois (en italien)

A pizza jè pronta prestu : la pizza est bientôt prête (en sicilien)

Sfinciuni : pizza sicilienne rectangulaire qui ressemble à la pissaladière 

E a scrittura du to’ libbru sta procedendo : et l’écriture de ton livre cela avance (en sicilien)

2 Comments

  • mijoroy

    Bonjour Rodolphe, waou!! quelle belle remasterisation de ton blog! J’aime beaucoup!! Surtout cette police que je tente en vain de retrouver!
    Cette nouvelle m’a transporte tu le sais, comment la gourmande et gourmet que je suis pouvais résister au croustillant d’une pâte à pizza et aux effluves des ingrédients, le tout avec un soupçon d’aventure et d’amour. Tu m’as régalée dans tous les sens du terme.

    • Rodolphe

      Bonsoir Marie-Josée,
      Merci beaucoup ! C’est que je me suis appliqué haha ! Oh mais il fallait me demander ! c’est la police de caractère « Almendra », je l’aime beaucoup car je trouve qu’elle a beaucoup d’expressivité cette police.
      Bien sûr que je le sais gourmande et gourmet comme tu es, c’est une nouvelle douce et plaisante à savourer sans modération ma chère Marie-Josée !
      Je te souhaite une douce soirée,
      Rodolphe

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