Un amoureux insolite

Consigne 37 – La nouvelle portrait ou monodique

Pour cette trente-septième consigne, l’écriture d’un portrait était à l’honneur. Par les traits physiques à ceux du caractère, je devais façoner un personnage vivant équipé de son histoire, de ses rêves et de ses doutes. Nous serons donc cette fois en Alsace dans le village Eguisheim pour suivre une ravissante jeune femme qui se rend à son marché. J’ai ajouté en plus de tous ces ingrédients une pointe d’humour dont vous m’en direz des nouvelles. Bonne lecture !

Par un début d’après-midi ensoleillé de septembre, elle sortit de sa maison rue du Rempart Sud du village alsacien d’Eguisheim*. Elle portait comme à son habitude lors d’un climat favorable sa robe estivale : rouge vermillon à petit pois blanc qui suscitait à chaque fois le plaisir de ses voisins masculins. Chaussée de ses sandales spartiates, elle parcourut gracieusement le pavé de son quartier en direction de la place du marché. Baignée de lumière, sa chevelure ondulée de couleur châtain clair resplendissait d’une douce lueur ambrée. Elle aimait passer de temps à autre sa main, enroulant une mèche ou deux autour de son index, lorsqu’elle était songeuse et qu’elle pensait à demain. Lendemains de jours qui se ressemblaient, car elle n’osait jamais quitter son village perdu au milieu des vignes. Elle était ce que nous pouvions appeler : une femme casanière. Mais cela ne l’empêchait pas d’être toujours surprise, heureuse, quand elle se promenait dans les ruelles, saluant ses voisines et profitant de son temps libre. En cette période de fin de chaleur, elle le passait souvent près du ruisseau le Langgraben* en exposant sa peau, douce écorce d’une nuance de doré qui parcourait les formes affinées de son corps envoûtant.

Son visage, illustration d’une peinture magnifiquement équilibrée d’où des lèvres charnues s’harmonisaient sous un petit nez dessiné qui, remontant légèrement soulignait une personnalité fière. Consécration de son charme, ses yeux amandes bleu aigue-marine nous attiraient inéluctablement, nous, hommes sans résistance vers une noyade certaine aux confins de ses sourcils tracés délicatement à la main levée. Complétant ce tableau, elle arborait deux grains de beauté : l’un sous l’œil gauche, l’autre sur la lèvre supérieure droite. Symboles d’une naïveté et d’une grande douceur, deux traits de caractère qu’elle portait en elle. Aujourd’hui, elle avait la trentaine et elle était toujours célibataire.

    — Non, mais c’est pas fini ! protesta-t-elle vigoureusement.

Pourtant, la rue était déserte : les habitants étaient restés chez eux pour profiter de la fraîcheur de leur foyer. À qui pouvait-elle s’adresser d’un ton si impératif ?

    — À toi, qui parle depuis tout à l’heure !

    — Comment cela ? à moi ? 

    — Oui à toi ! qui veux-tu que ça soit d’autre !?

    — Eh bien, je ne pensais pas que tu pouvais m’entendre vu que tu es la protagoniste de cette histoire. 

    —  Pour t’entendre, je t’entends. J’ai l’impression que tu fais l’article. Je suis pas un objet !

    — Mais comment ne pourrais-je ne pas dévoiler les grâces que la nature t’a données ?

    — Oui mais là il faut pas pousser quand même. Je te connais pas. T’es qui ?

    — Je suis le narrateur et j’énonce ta sortie au marché. Il faut que mes lecteurs puissent te cerner sur tous les bords. 

    — Mais je m’en fiche de tes lecteurs. Laisse-moi tranquille !

La jeune femme qui ne voulait pas être dérangée, vit son visage se fermer et son teint s’empourprer. Quelle tristesse de voir ce changement soudain. La petite fleur s’enflamma. Elle qui était sortie un peu plus tôt rayonnante de sa maison, un projet secret en tête pour séduire le marchand de pommes voyait son plan chamboulé.

    — Déjà, je suis pas sortie uniquement pour le primeur. J’avais une envie de tarte aux pommes. On en a pas le droit dans ton histoire !?

Elle refusait de l’admettre, mais lorsque la semaine dernière il était passé à côté d’elle l’effleurant de sa paume virile, son corps entier en avait été tout excité. Elle attendait avec impatience de pouvoir le revoir. 

    — Tu m’agaces ! 

Charlotte qui était son prénom au passage arriva bientôt à l’étal du marchand de pommes.

— Il s’appelle Eric “au passage” et il est primeur pas seulement marchand de pommes.

Effectivement, Eric ne faisait pas seulement dans la pomme, il vendait également des poires, des prunes, des pêches et d’autres fruits de saison. Lorsque Charlotte se présenta à lui, son souffle s’accéléra, ses mains devinrent moites. Elle bredouilla un semblant de salutation et demanda un kilo de pommes. Il lui servit sans lui accorder une quelconque attention ne s’attachant pas plus à son charme naturel qu’au son de sa voix si mélodieuse. Peut-être avait-il le cœur déjà pris ? Une fois payé, il passa à la prochaine cliente.

Charlotte avait le regard bas sur le chemin du retour. Cela l’angoissa de rester seule jours après jours, années après années. Elle voulait s’attacher et lier son cœur à un homme. Pourtant, par son métier elle voyait beaucoup de monde dans les célébration ou les événements particuliers, où elle était sollicitée ; ses mains étaient toujours au service de ses clients pour exceller dans l’art du bouquet parfait. Mais à trente ans passés, son cœur esseulé criait à la fusion. 

    — Tu vas pas en remettre une couche. Je crois que tu as tout dit… 

    — Bien sûr que non !

Que la nature peut-être cruelle et l’homme aveugle de laisser sur le bas côté du sentier cette femme désespérée. Elle qui avait ce don, cette faculté qui par un simple sourire accordé voyait les problèmes s’envoler. Un appel à la paix dont nous ne pouvions aisément nous défaire, même plongés dans le marasme de nos quotidiens. Sa présence, tout simplement : un rayon de bienfait. 

    — Oh, toi …

Je pourrai continuer de faire l’éloge de sa force de caractère, de sa générosité sans borne, ou encore de son incroyable énergie. Mais il ne fallait pas s’inquiéter, car ce jour de mélancolie vit apparaître à la porte de sa maisonnée, un être distingué. Il était passionné tout comme elle et avait ouï dire qu’une tarte aux pommes se préparait. Surprenant, car justement Charlotte toute rougissante venait de sortir du four le dessert tant attendu. Il frappa à la porte.

    — Petite fleur, voudrais-tu m’accorder le plaisir de goûter à ta cuisine ?

    — Tu peux entrer beau parleur de narrateur, mais ça suffit avec tes petites fleurs !

    — Que veux-tu, je suis conquis.

    — Allez arrête, mange ta tarte aux pommes plutôt.

    — Oui ma colombe ! 

    — Dü lump*… 

Lexique

Village d’Eguisheim : cité médiévale d’Alsace à côté de Colmar

Le ruisseau de le Langgraben : cours d’eau qui se jette dans le Rhin

Dü lump : canaille en alsacien                                                                                                                                                                                                                               

10 Comments

  • Marie-Louise Nolte

    Bonjour Rodolphe ! J’ai failli ne pas reconnaître ton envoi dans ma boîte mail… en raison du changement de son titre. Ton nouveau titre est bien plus adapté à tes écrits. Bravo pour cette trouvaille. Cependant, si je puis me permettre une toute petite remarque, j’aurais préféré : UNE FNETRE sur NOS EMOTIONS car ainsi tu ferais appel aux émotions possibles de tes lecteurs ( et les tiennes par la même occasions ) ou bien si cela te paraît trop incitatif, tu pourrais écrire : «  Une fenêtre sur des émotions « . Il me semble que les émotions est trop vague et se perd et que du coup, les émotions plutôt que de se concentrer sur tes textes, risquent de se dissoudre dans l’atmosphère. Je n’insisterai pas sur ta présente nouvelle que j’ai déjà commentée sur L’ELS et que je trouve excellente. A bientôt te lire à nouveau… cher Rodolphe. M-L Nolte

    • Rodolphe

      Bonjour ma chère Marie-Louise,
      Comme tu m’avais soufflé la dernière fois de changer d’intitulé de blog ; je me suis posé et j’ai réfléchi à un titre plus approprié pour mes écrits. L’idée m’est venue assez rapidement : « Une fenêtre sur les émotions ». Cependant, je suis d’accord avec toi, ta remarque est pertinente : « Une fenêtre sur nos émotions » est plus palpable, plus significatif. Merci beaucoup pour cette remarque ! je vais faire le changement immédiatement !
      Je te souhaite une belle journée et à bientôt sur l’ELS.
      Rodolphe

  • Nadine Moncey

    Bonjour Rodolphe,

    A mon tour, je viens faire « un petit tour » sur ton blog. Bien sympathique ces échanges entre toi et cette créature que tu nous décris. C’est gai, c’est léger. C’est très fluide. Tout cela dans ce petit village d’Alsace où il doit faire bon vivre.
    Merci pour ce moment de lecture bien agréable.
    Nadine

    • Rodolphe

      Bonjour Nadine,
      Je te remercie pour ce « petit tour », c’est toujours agréable d’avoir ton retour ! Oui, c’est léger et bien rafraîchissant en cette période de covid où nous sommes en captivité dans nos habitations haha !
      Merci encore à toi et félicitation pour ton écrit sur la jalousie !
      Je te souhaite une bonne fin de journée,
      Rodolphe

  • Sabrina P.

    Hello Rodolphe !

    Je suis de retour sur la blogosphère après une rentrée bien trop mouvementée à mon goût ! Mais voilà que je reviens te lire avec grand plaisir ! Je pense en effet que tu as réussi la consigne avec brio, surtout avec cette touche d’humour décalée qui fonctionne très bien avec les descriptions plus élaborées de ta jeune femme. Sans ça, ça aurait été sans doute un peu trop, mais avec ce twist, c’est parfaitement dosé ! Je voyais la scène comme un film avec des arrêts caméra, bref, je suis allée en Alsace avec toi et ta tarte aux pommes :)! Belle journée à toi, Sabrina.

    • Rodolphe

      Bonsoir Sabrina !
      Je suis content d’avoir de tes nouvelles, cela fait longtemps ! J’espère que tu portes bien ? J’irai faire un petit tour sur ton blog après ce message, car je suis curieux de découvrir tes nouvelles créations littéraires.
      Je te remercie pour ton commentaire. Me voilà ravi que tu aies apprécié cette évasion en Alsace sur fond d’invitation à savourer une délicieuse tarte aux pommes.
      Je te souhaite une douce soirée,
      Rodolphe

  • mijoroy

    Bonjour Rodolphe,
    Aussi gourmande que toi, voire plus, je suis toujours enchantée de lire tes nouvelles qui invitent à se laisser enivrer par des arômes, des goûts culinaires.
    Ce ping-pong dans ce texte est savoureux. J’ai retrouvé la douceur de vivre des rues alsaciennes .
    Au plaisir de te découvrir dans d’autres aventures littéraires et…gourmandes. Tu connais ma frilosité pour l’hémoglobine 🙂

    • Rodolphe

      Bonsoir Marie-Josée,
      Haha ! cela me fait plaisir de te faire profiter de ces évasions litéra-culinaire toutes en douceurs et en épices !
      J’aime beaucoup la ville de Strasbourg, c’est une ville où l’on se sent immédiatement captivé par l’atmosphère ambiante avec ses ruelles, ses boutiques, ses petits resto traditionnels et surtout ses gens !
      Ne t’inquiète pas, ce n’est pas pour la suivante l’hémoglobine en perfusion 😉
      Je te souhaite une douce soirée,
      Rodolphe

  • Vanessa

    Bonsoir Rodolphe,

    Je profite d’avoir enfin un moment de libre pour relire la nouvelle, que j’avais eu le plaisir de découvrir sur la plateforme

    Je trouve cette nouvelle intéressante et originale. Le dialogue entre le narrateur et ton personnage est cohérent et fluide. Grâce au narrateur, nous apprenons à connaître cette jeune femme qui semble agacée de l’entendre parler. La consigne est respectée.
    J’ai pris du plaisir à lire et à découvrir cette nouvelle qui est légère, le titre concorde et il attire tes lecteurs ce qui est bien.

    Au plaisir te lire une prochaine fois pour une autre nouvelle pleine de surprise

    Bonne soirée

    Vanessa

    • Rodolphe

      Bonsoir Vanessa,
      Je te remercie pour ton commentaire sur mon blog et tes compliments.
      Je suis heureux que tu aies apprécié cette nouvelle ! Je ne pensais pas que faire parler mon narrateur allait avoir comme résultat un tel engouement pour cette histoire. Comme je l’ai souligné sur la plate-forme, je vois que l’humour est toujours un bon ingrédient quand il s’agit de faire passer un bon moment.
      Je te souhaite une excellente soirée,
      Rodolphe
      Ps: merci pour ton avis sur le titre, cela m’aide à mieux percevoir le goût du lecteur dans ton cas une lectrice !

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