Les drougs, moi et un verre de lait

Consigne 35 – Mixer trois textes en un

Pour cette trente-cinquième consigne, comme l’indique le titre, il me fallait mixer trois textes en un avec pour extrait : un de L’Orange mécanique d’Anthony Burgess, un autre De Sang Froid de Truman Capote, et pour conclure le mélange La route de Cormac McCarthy. Vous imaginez un peu ces trois atmosphères, ces trois styles différents réunis en un seul texte ! Le Korova milkbar de Burgess en fond, les paysages de cow-boy de Capote en décor avec une hallucination tirée du roman de McCarthy. Le résultat est tout bonnement amusant. Pour pimenter le défi, la consigne précisait que nous devions choisir certains mots, certaines expressions…etc dans chacun des textes proposés. Vous pourrez prendre connaissance de mes choix et de mon analyse à la fin de la nouvelle. En attendant ce moment, je vous souhaite une bonne lecture !

Avec mes trois drougs*, cela faisait bien trois bonnes heures que l’on grattait du bitume montés sur nos Harley. L’horizon en toile de fond, le sable du désert en pleine face, la route nous était offerte. Le vrombissement de nos moteurs affamés résonnait dans cette plaine silencieuse. Moteurs affamés de ces kilomètres qui défilent, ils étaient tels une symphonie harmonieuse, frappant à l’unisson d’un tonnerre de percussion. Ça me démange. J’accélère. La bête rugit. Elle m’excite. C’est que j’en veux plus, beaucoup plus. À ce moment, y-a le petit Teddy qui me fait signe qu’on arrive bientôt. Au loin, qui se dresse aussi gracieusement sur sa butte qu’un putain de temple grec, une oasis dans cette région solitaire : un motel.

Peut-être qu’ils vendent de quoi se rincer le gosier dans cet établissement du bout du monde. J’suis le mouvement. Nous nous garons devant. En retirant mon casque, je peux voir que la bâtisse n’a pas ce qu’il y a de plus récent, la peinture couleur saumon s’est effacée, et le néon “bienvenue” ne clignote plus, pourtant le soleil se couche. J’suis la bande qui est déjà entrée. C’est qu’ils sont impatients de se carrer peinard dans un coin au bar. Il faut dire que le voyage nous a bien tapé à en avoir les moelles dans les talons. Je passe la porte d’entrée. Personne à l’accueil. 

    — Y-a quelqu’un, aboye petit Teddy de sa voix de roquet chétif.  

    — Je crois qu’ils nous entendent pas, faisons le tour, reprend Lenny, le plus débrouillard de la bande. 

Passés de l’autre côté du comptoir, il y a comme qui dirait une porte teintée d’un rouge profond, rouge comme l’interdit, j’sais pas où elle mène, mais Lenny la pousse. Nous nous retrouvons derrière le motel, en face, un bar, d’où le nom de Korova* Milkbar est accroché à la devanture. Un encadré lumineux bleu avec le mot “ouvert” inscrit en rouge en son milieu, nous indique que nous n’avons pas de temps à perdre à poiroter. Notre nirvana est devant. Il nous appelle. Je rattrapre la bande qui a encore pris de l’avance pendant que je scrutais l’édifice. C’est quand même surprenant de trouver un débit de boisson dans ce coin paumé. Bon, je ne vais pas faire ma fine bouche, à la guerre comme à la guerre. J’entre. Cette fois, il y a de la populace : deux routiers vissés à leur chaise qui terminent leur boisson à ma droite ; un homme, imperméable noir et mine lugubre qui lit son journal sur ma gauche. En passant à côté de lui, je ne reconnais pas la langue. Je vois qu’on fait dans le cosmopolite dans ce commerce. Je me dis en plus de ça qu’ils sont nombreux par ici à porter des pantalons de pionniers. Les trois bonhommes en sont fringués. Du fond de la salle, y-a petit Teddy qui m’interpelle. Il faut passer commande. J’arrive en bordure du zinc. Le barman, colosse à la tête étroite et à la barbe touffue nous mire tous les quatre, puis questionne.

    — Vous savez, le coin est aride, pas beaucoup de voyageurs ni de fournisseurs, ici, nous servons que de la spécialité issue d’une recette secrète transmise de génération en génération. 

    — C’est quoi ? s’exclame Tommy, notre quatrième larron, le plus discret.

    — Ah, si je vous le dis ce n’est plus un secret. 

On réfléchit. On se regarde. Qu’est-ce qu’on a perdre, dit Lenny. J’sais pas si c’est une bonne idée, enchérit petit Teddy. Tommy incline de la tête, il est de la partie, tout comme moi. La majorité l’emporte. Nous commandons. Avec plaisir, nous répond le barman dont le sourire vient de s’afficher. Il lui faut pas longtemps pour nous présenter “sa spécialité”. Dans quatre verres, un liquide blanc à l’apparence du lait nous est présenté. Lenny fait part de notre interrogation : c’est du lait ? Le barman répond.

    — Pitez-moi* ça, le secret, c’est dans la composition.

Intrigués, nous goûtons. Une gorgée, puis deux et une troisième. Ça rafraîchit, ça libère, ça évente l’esprit. Je me sens la soupape libérée, le mozg* plein à péter de lumières. Par contre, je ne reconnais aucune saveur officielle, c’est bien ce que je me disais, le Korova Milkbar, c’était un de ces messtots* où on servait du lait gonflé à la neige. Je m’adresse à notre barman.

    — C’est quoi ton nom déjà ?

    — Jo.

    — Dis-moi, Jo, ça fait longtemps que t’es ouvert ?  

    — Eh bien, je dirai à vu de nez trente piges. Mais tu sais avant, l’ambiance c’était différent, on drinkait le lait aux couteaux, comme on appelait ça, façon de s’affûter et de se mettre en forme pour une partie de salingue de vingt contre un, mais aujourd’hui les temps sont pépères, plus sages.

    — Je vois ça, ressers-moi un verre, Jo.

Je continue de m’hydrater. Maintenant, j’ai comme des frissons, ça me prend tout là-haut. Tout à coup, les murs du bar s’éloignent. Mes trois drougs s’évaporent, ainsi que Jo et le reste des clients. Je me retrouve seul sur une route. La route est déserte. Je regarde autour de moi, le pays est plat et la vue étonnamment vaste, je discerne même au loin une batterie de masses blanches d’élévateurs à grain. Je me dit c’est pas croyable, j’hallucine, et v’là qu’il y a un cow-boy chevauchant une motocyclette qui me passe sous le nez en riant comme une baleine. Soudain, les nuages changent le paysage, la pluie s’installe. Je me retrouve le long de la rive, les pieds plongés dans l’immobile serpent gris d’une rivière. Encore fois, je connais pas le coin, mais j’entends un cliquetis, un cliquetis qui vient de la route en contre haut. Là, je vois un caddie et un duo de singes, il poussent le caddie et tous les deux, le petit et lui le grand au chapeau de grand seigneur, ils portaient des sacs à dos. C’est quoi ce délire. Ils me lancent un bonjour et ils repartent tranquille le long du macadam. Puis d’un coup, la foudre s’abat sur moi. Je me réveille au bar avec ma bande de loubards. Rien n’a changé, on est assis au Korova Milkbar à se creuser le rassoudok* pour savoir ce qu’on ferait de la soirée. Mais moi, je le savais très bien.

— Jo, resserre-moi un verre !

Lexique

Droug : un ami en russe “друг”

Korova : une vache en russe “корова”

Piter : goûter en argot

Mozg : le cerveau en russe “мозг”

Messtots : un endroit en russe “место”

Rassoudok : la raison en russe “Рассудок”, synonyme du cerveau dans cette phrase

Références et associations 

3 mots choisis : drougs, plaine, motocyclette. 

3 phrases choisies : drinker du lait aux couteaux, comme on appelait ça, façon de s’affûter et de se mettre en forme pour une petite partie de salingue de vingt contre un ; une masse blanche d’élévateurs à grain ; il poussait le caddie et tous les deux, le petit et lui, ils portaient des sacs à dos.

3 expressions choisies : le mozg plein à péter de lumières ; qui se dressent aussi gracieusement que des temples grecs ; l’immobile serpent gris d’une rivière.

3 images choisies : le Korova Milkbar, c’était un des ces messtots où on servait du lait gonflé ; le pays est plat et la vue étonnamment vaste ; la route était déserte.

3 personnages choisis : Jo, un cow-boy, le petit.

3 décors choisis : le Korova Milkbar, une région solitaire, le long de la rive.

3 objets choisis : un journal, un chapeau, un caddie.

3 figures de style choisies : l’accumulation, la comparaison, la répétition.

3 situations ou actions choisies : on était assis au Korova Milkbar à se creuser le rassoudok pour savoir ce qu’on ferait de la soirée ; nombreux sont les hommes qui portent des pantalons de pionniers ; ils repartirent le long du macadam.

Analyse

À travers toutes ces lignes, j’ai vu que certains mariages de mots se prêtaient à une composition déjantée : un cow-boy – motocyclette, Korova milkbar – temple grec, région solitaire – drougs. Et en lisant attentivement les extraits des trois textes (L’Orange mécanique d’Anthony Burgess, De sang froid de Truman Capote, et La route de Cormac McCarthy), je n’ai pu m’empêcher de penser à cette chanson des Eagles : Hotel California. C’était décidé, j’allais écrire une histoire d’une bande copains qui se retrouvent dans un bar mystérieux au milieu d’un lieu désolé. Et dont ils ne voudront pas partir. J’appliquerai comme décor le deuxième texte aux parfums de Far West, avec comme centre et lieu d’intrigues, le Korova Milkbar du premier texte, et pour finir j’exposerai des éléments du troisième texte pour les hallucinations.

2 Comments

  • Nadine Moncey

    Bonjour Rodolphe,

    Sans doute pas évidente à mener cette consigne. En tout cas, tu nous transportes dans un univers que l’on perçoit distinctement grâce à tes choix de mots, expressions, etc. Tout se tient. Bravo !

    • Rodolphe

      Bonsoir Nadine,
      j’espère que tu vas bien et que ton projet avance comme tu l’entends. Effectivement, ce n’était pas une consigne d’un abord facile, mais une fois le nez dedans cela a changé. J’ai tellement ri, surtout lorsque j’ai commencé à écrire les premières lignes de cette mixture littéraire complètement dingue haha !
      Je te remercie pour ton retour sur cette nouvelle ! Tu découvriras que les prochaines seront plus « light » dans leur teneur.
      Je te souhaite une belle soirée,
      Rodolphe

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