L’emprise du mal

Consigne 33 – Dépasser les clichés et les genres : des mariages insolites

Pour cette trente-troisième consigne, le recyclage littéraire était de mise. J’avais au choix reprendre un de mes anciens textes, ou bien une nouvelle d’un auteur dont la chute et le style ne sont pas suffisament « forts » à mes yeux. Me voilà donc parti sur les sentiers de la réécriture, avec pour compagnie une nouvelle que j’avais écrit en première année : Le pacte du sang. Dans une bref analyse (à la fin du texte), j’explique comment j’ai arqué cette version 2.0, où le fantastique régne en maître. Et je place en dernière partie la version originale. Seriez-vous partants de vous laisser conduire par cet événement tragique, d’un frère qui donnera tout pour redonner le sourire à sa jeune sœur ? Je vous invite à prendre place dès maintenant, et découvrir leur histoire !

Nouvelle version

Des hurlements me tirent de mon sommeil. Je me lève en sursaut, cherchant à rejoindre immédiatement ma famille. Je descends au rez-de-chaussé. La pièce est plongée dans le noir, cependant j’arrive à discerner recroquevillée dans un coin, une fine silhouette : c’est ma petite sœur. Je m’approche d’elle. 

    — Où sont les parents, Sophia ? lui demandé-je doucement, afin de ne pas l’effrayer.

    — Ils sont… dehors.

    — Je ne sais pas ce qui se passe, mais nous devons les rejoindre.  

Je lui prends la main et l’emmène à l’extérieur. Il fait encore nuit, la lune est dissimulée par des nuages sombres. Tout est silencieux, bien trop calme. Soudain, une odeur forte de métal nous prend aux nez. C’est quoi cette odeur ?! Elle semble venir du centre du village. Je demande à Sophia de rester près de moi. Il y a quelque chose d’étrange. Nous avançons prudemment en direction de la place. Dans les rues, nous ne croisons personne. Les maisons sont ouvertes et abandonnées. Ce n’est pas normal. J’ai un mauvais pressentiment. Nous continuons à avancer, nous devons retrouver nos parents. La fontaine de la place centrale se distingue au loin. Nous forçons le pas. L’atmosphère commence à s’alourdir. Je sens mon cœur battre de plus en plus, et la sueur s’échapper de mon corps.

    — Surtout reste bien près de moi, Sophia.

Dans le ciel, les nuages s’enfuient et laissent la lune porter sa lumière sur cette place. Une scène abominable se dresse devant nos yeux. Ce n’est pas possible, c’est horrible ! Les habitants gisent devant nous complètement démembrés, leur sang se répandant sur le pavé. 

    — Maman ! Papa ! s’écrit ma sœur.

Elle me lâche la main et court vers cet amas de chair, qui hier encore était nos voisins et nos proches. Je la suis en l’interpellant de ne plus bouger. Elle ne m’écoute pas. Elle se précipite jusqu’à se jeter aux pieds de deux corps qui se tiennent la main. En m’approchant, je constate avec douleur que ce sont nos parents. 

    — Non… pourquoi ?! je m’effondre.

Sophia est à mes côtés, le regard vide. Elle prend maman dans ses bras, son visage est lacérée par de multiples griffures. Je n’y crois pas.

    — Ce n’est pas la réalité, c’est un cauchemar, nous allons nous réveiller !

Nous restons tétanisés, horrifiés, comprenant au fil des minutes que tout est fini : sans nos parents, nos chances de survie sont minces. Non ! Nous devons lutter, survivre. Il me faut une arme. À mes côtés, un homme dépourvu de sa tête tient une fourche en main. Je m’avance pour la saisir, lorsque de l’obscurité, des masses informes apparaissent. Imposantes, elles nous scrutent de leurs yeux imprégnés d’or. Et leurs griffes, longues et acérées sont teintées du sang de leurs victimes. Je ressens une pulsion de mort qui émane d’elles.  

    — C’est quoi ces monstres ?! m’exclamé-je.

Il ne faut pas rester ici. Immédiatement, je prends à nouveau la main de Sophia, et nous fuyons leur présence pour nous réfugier dans la forêt. Je me souviens que la sorcière du village y habite. Elle pourra peut-être nous aider. Nous nous échappons, quittant ce massacre. Nous courons à perdre haleine, sans nous arrêter. Étrangement, les créatures ne semblent pas nous suivre. La forêt est à portée de vue. Nous pouvons souffler et… 

    — Tom, attention ! m’interpelle ma sœur.

Un de ces monstres se lance sur moi, prêt à me déchirer. Je l’esquive de justesse, mais il parvient à entailler ma chemise et à effleurer ma peau. Inquiet, je regarde à droite, à gauche. Où est Sophia ?! Elle est devant le monstre, qui l’observe, ses bras d’assassin descendant le long de son corps. Brusquement, il pousse un cri strident. Je me bouche les oreilles tellement le son est aigu. Puis, il se contorsionne, comme s’il entrait en transe. Je dis à Sophia de venir près de moi, mais elle est paralysée de peur. J’essaye de m’avancer vers elle. Le monstre ne veut pas, il émet un cri encore plus aigu me forçant à rester où je suis. Soudain, il s’arrête et s’enfonce brutalement dans Sophia. Son corps sombre et malfaisant pénètre sa chair. 

    — Non ! 

Je me précipite vers elle, mais il est déjà trop tard : le monstre a disparu en elle. Elle perd connaissance.

    — Sophia ! Sophia ! 

Je la secoue, elle ne répond pas. Je la prends immédiatement dans mes bras et m’enfonce dans la forêt. Qu’est ce qui s’est passé ?! Ma pauvre Sophia… Je cours d’un rythme effréné. Je dois atteindre le plus rapidement possible la maison de la sorcière. L’air ambiant est toujours aussi étouffant. Je ne sais pas s’ils nous suivent, mais je ne me retourne pas. Je cours encore plus vite, poussé par la rage de sauver Sophia. J’atteins ma destination quand il se met à pleuvoir. Une porte close se dresse devant moi. Je prends de la vitesse, et la fracasse avec mon épaule. La sorcière me regarde stupéfaite. 

    — Que diable viens-tu….

    — J’ai besoin de vous, pitié, aidez ma petite sœur ! elle est souffrante.

Elle m’indique de la poser sur la table. Elle l’observe attentivement, puis lui glisse sa main dans son chemisier pour lui toucher le cœur. Son regard s’assombrit.

    — C’est ce que je pensais…  

    — De quoi elle souffre ?

    — Elle est sous l’emprise d’un démon, car son cœur ne bat plus, et ses yeux s’obscurcissent.

    — Qu’est ce que je peux faire ? je ne veux pas la voir mourir !

    — Il y a une solution à ce mal, mais tu n’en sortiras pas intact, mon garçon. 

    — Dites-moi, je vous en prie, je ferai tout pour elle ! 

    — Tu dois m’apporter une autre jeune fille de son âge. Je vais transférer le démon.

    — Mais, l’autre fille va mourir ?

    — Je te l’ai dit, tu n’en sortiras pas intact. Une vie pour une vie. Dépêche-toi, tu as très peu de temps avant que ta sœur ne soit perdue à jamais.

Je ne sais pas, ce choix est difficile. Je regarde Sophia, son doux visage est blême, rongé par une mort qui approche. Ma petite sœur… je ne veux pas que tu me quittes, toi aussi. Je sens la rage m’animer. C’est décidé, je vais le faire. Je sors de la maison, poussé par le désir de revoir ton sourire. Tu vivras !

Analyse

Dans cette nouvelle version, j’ai changé l’approche de l’histoire et les mécaniques d’écriture, les rendant plus directes, plus saccadées pour coller à l’ambiance. Nous ne commençons plus la lecture durant la fuite du village, mais dans la maison des protagonistes. J’ai voulu montrer les événements tragiques qui ont poussé le frère (Tom) et la sœur (Sophia) à quitter ce lieu de désolation. Sur le chemin, une des créatures les attaque (dans la seconde version, je ne détaille toujours pas ces monstres, laissant l’imagination aux lecteurs). Le frère esquive de justesse, laissant la sœur nez à nez avec leur agresseur. De cet instant naît la malédiction (j’ai opté pour la possession maléfique, qu’une simple griffure dans le texte initial), qui portera le frère à rejoindre la cabane de la sorcière pour libérer Sophia de ce mal mystérieux. À la fin, la même chute ouverte, comme dans la version originale. Cette seconde version garde le même esprit que la première, en portant à la réflexion du lecteur ce choix : “Et vous, feriez-vous la même chose pour sauver un être cher, surtout s’il est le dernier qu’il vous reste ?”. Chacun peut imaginer la fin qu’il souhaite.

Version originale

– Pourquoi ?

Ces mots résonnent en moi me serrant le cœur. Mes larmes coulent pendant que je m’échappe en tenant par la main Sophia, ma petite sœur. Notre village est en feu. J’entends le craquement des maisons enflammées de nos voisins, et de nos amis. Les hurlements de souffrance des derniers habitants, s’estompent progressivement au fur et à mesure que nous nous éloignons. Nous ne lançons aucun regard, nous courons sans nous arrêter, loin de cet enfer. 

Personne ne s’y est attendu, ils sont arrivés brusquement, et sont sortis de l’obscurité. Assoiffées de sang humain, des ombres maléfiques se sont attaquées aux villageois. Avant de succomber nos parents nous ont demandé de fuir en les laissant derrière, à la merci de ces prédateurs aux yeux rouges, et aux longues griffes. 

L’une d’elles a d’ailleurs griffé Sofia. Dès que nous sommes hors de danger, je m’arrête pour regarder sa blessure.

– Sofia, montre-moi où la créature t’a griffée !

Elle relève la manche droite de sa chemise sans un mot, et laisse apparaître sur sa peau blanchâtre quatre entailles sur le haut de son bras. Je regarde plus attentivement la griffure. Une marque sombre apparaît. 

– Qu’est-ce que c’est ?

Elle ne répond pas. Je prends un instant pour réfléchir. Mes larmes se sont asséchées. Que dois-je faire ? Je n’ai aucune ressource, plus de parents, plus d’amis, et la ville la plus proche se trouve à 5 lieues. Dans son état Sofia n’y arrivera pas, et j’ai peur que cette blessure mystérieuse ne s’infecte. La petite voix fragile de ma sœur m’interpelle.

– Tom…la sorcière…de la forêt.

C’est vrai qu’on lui prête d’étranges pouvoirs, peut-être saura-t-elle la soigner, mais en même temps nous devons retourner au village, nous cacher de ces créatures maléfiques, et entrer dans la forêt. Un plan périlleux, mais je n’ai pas le choix si je ne veux pas la perdre.

– Tu en es sûre que tu veux ça ?

Elle répond d’un signe positif de la tête. Je lui attrape la main, et nous retournons sur nos pas à toute vitesse. Ne laissant pas la tristesse me contrôler, je dois me battre pour ma sœur, la seule famille qui me reste. Ma main la serre davantage à cette pensée. Je sens son regard confiant se poser sur moi. Je ne veux pas la perdre. 

Le village est en vue. Nous le contournons afin de ne pas nous faire repérer. Les ombres errent entre les maisons encore en feu, en cherchant les derniers survivants. Leurs cris stridents percent la nuit, elles sont déchaînées. Nous sommes glacés, et nous peinons à trouver notre respiration, à croire que ces abominations aspirent toute la chaleur et l’oxygène présentes. Nous continuons terrorisés en évitant de les fixer. 

– Tom….un….chemin.

Sophia montre du doigt une ouverture dans la forêt.

– Montre-moi encore ta blessure.

Elle relève difficilement sa manche. La marque s’étend jusqu’à sa main, et commence à putréfier sa chair. 

– Je n’y crois pas… Tu as mal ?

Elle pivote lentement sa tête de gauche à droite, avant de s’évanouir, inconsciente. J’essaye de la réveiller. Pas de réponse. Je ne perds pas de temps, je la hisse sur mon dos, et je m’engouffre dans la forêt, à la recherche de la sorcière. La vie de ma sœur en dépend. Je fonce à travers les branches qui occultent le passage. Elles me griffent le visage. J’accélère. Je sens mon cœur s’affaiblir, mais je ne ralentis pas, une force mystérieuse me pousse à avancer. Un croisement. Je tourne à droite. Soudainement, je trébuche sur une souche apparente. Je m’écroule sur mes genoux en encaissant le choc. Je regarde derrière moi, Sophia n’a rien. Je me relève péniblement et continue de courir. C’est au tour de la pluie de s’y mêler. Le grondement de l’orage s’écrase sur la forêt. Le vent s’emporte et bat les arbres violemment. Mes genoux me font souffrir. J’ai froid, mon souffle me brûle, mais je poursuis ma route en boitant. 

Ce cauchemar ne veut pas s’arrêter. 

Une maison qui semble abandonnée apparaît devant nous. Un arbre y est logé en son centre. Je cours vers la porte d’entrée. Je frappe. Aucune réponse. Je frappe à nouveau avec force. Personne. Je saisis la poignée, mais la porte s’ouvre devant une vieille femme, moitié humaine, moitié sylvestre. Son œil droit est manquant. Elle est recouverte de ronces, sa chevelure hirsute est cendrée, et sa peau asséchée ressemble aux écorces des arbres. Son œil restant m’observe. 

– Aidez-nous ! Je vous en prie, m’écrié-je.

Elle ne répond pas, mais s’écarte de la porte. Nous entrons. 

– Où puis-je poser ma sœur ?

La porte se ferme. Elle indique une table accolée au fond de la pièce près de la cheminée, où un breuvage étrange est en train de cuire. Je pose Sophia. La sorcière s’approche. Elle commence à lui retirer sa chemise. La marque sombre s’étire jusqu’à sa poitrine. Elle tire sa longue langue de couleur carmin, et l’appose sur la blessure. Son regard s’assombrit. 

– C’est la fin, articule-t-elle.

Ses mots se plantent dans mon esprit. J’ai peur.

– N’y a-t-il aucun moyen de la sauver ?

Mon cœur se compresse, je sens mon corps s’alourdir. La sorcière se met à réfléchir.

– Il y en a un, mais tu devras remplacer la vie de ta sœur que la mort réclame par une autre.

– Comment ça ?

– Une vie pour une vie.

Elle tire une branche de son corps à l’apparence d’un poignard, et la plante dans la blessure de Sophia. La branche s’obscurcit et fait disparaître la marque. Ma sœur ne se réveille pas. 

– Tu dois la planter dans une jeune fille de l’âge de ta sœur pour transmettre la malédiction, et seulement à ce moment ta sœur sera sauvée.

– Que je tue une fille…

– C’est le seul moyen pour sauver ta sœur, coupe la sorcière.

Je prends l’arme maudite. Mon regard se vide. Mes jambes bougent vers l’entrée. Tuer une jeune innocente pour sauver ce qui me reste dans cette vie. Le choix est à la fois dur et simple. Je ne sais pas. Ma main saisit la poignée. Je me raidis. Je peux faire ça ? Je me retourne sur ma sœur qui ne bouge pas, le visage blême. Je dois le faire absolument. Je me jette dehors en chasse, mon malheur en main, pour faire retrouver à ma sœur son doux sourire.

4 Comments

  • Sabrina P.

    Bonjour Rodolphe !

    Quel travail ! C’est une consigne intéressante, et tu as sorti une nouvelle d’une toute autre consistance. Effectivement, on est dans le ryhtme effréné, on vit vraiment les émotions des protagonistes, et on ressent cette peur qui monte, qui monte jusqu’au choix cornélien de fin. C’est une approche moins lyrique (sans passé simple déjà) avec un côté moins « tragédien » qui donne une atmopshère plus prenante. Je préférais juste la dernière phrase dans la version 1 ahah, mais ça, c’est mon esprit de contrariété ! Merci pour le texte, et belle journée à toi.
    Sabrina.

    • Rodolphe

      Bonsoir Sabrina,
      Merci pour ton commentaire ! Je suis vraiment satisfait du résultat et du rythme global de l’intrigue. Et je suis content que tu aies passé un bon moment avec mon texte, bien que par esprit de contrariété tu préférais la dernière phrase de la version 1 haha ! mais ne t’inquiètes pas, je peux le comprendre, l’image de fin était forte dans cette version originale. Merci encore de me suivre !
      Je te souhaite une belle soirée,
      Rodolphe

  • Nadine

    Bonjour Rodolphe,

    Quelle imagination ! Tout cela fait froid dans le dos. En dehors de la consigne qui t’impose un nombre de signes limité, je verrais bien la prolongation de cette histoire.
    J’ai relevé quelques petites maladresses qui n’enlèvent rien à ton récit qui tient en haleine.
    A bientôt,
    Nadine

    • Rodolphe

      Bonsoir Nadine,
      Je te remercie de t’être arrêtée sur mon blog et d’y avoir laissé un commentaire ! Oui, cette limitation de nombre de signes est de temps en temps frustrante, mais cela nous permet d’un autre côté d’être plus concis dans nos histoires, qui ne sont d’autres que des nouvelles haha ! Merci pour ton retour !
      Je te souhaite une belle soirée,
      Rodolphe

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