Les variations d’un pommier en été

Consigne 32 – Exercices de style : positionnements du narrateur

Pour cette trente-deuxième consigne, le but était simple, à travers une scène je devais changer le positionnement du narrateur et l’angle d’approche, en écrivant cette histoire en dix versions différentes. Pour le résumé, vous voici plongés en été, sous un pommier à profiter d’une petite sieste, lorsque de la chute d’une pomme, vous vous réveillez, appréciant à la fenêtre de votre maison le spectacle d’une tarte aux pommes dans les mains de votre amour. Je vous laisse découvrir sans plus attendre ces dix approches !

Changement de narrateur :

1 – (Narrateur-personnage rapproché)

Je suis bien là, allongé sous mon arbre, mon chapeau de paille sur le museau, à profiter de la fin d’après-midi. Voluptueusement, la chaleur commence à m’enlacer de sa douceur enivrante, et me délivre peu à peu de ma fatigue. Je ressens mes vieilles articulations s’étirer à mesure que cet état de plaisir s’installe. C’est tellement agréable. Son souffle chaud me porte dans un sommeil exquis à la frontière des rêves. Sous le regard de mon vieux camarade, le pommier, le vent décide de se faufiler jusqu’à moi. Je le sens approcher d’un pas vif et frais de mon havre de paix, mais dans sa ruée, il percute mon ombrage. J’entends un bruit sec. Je sursaute. Je lève mon chapeau et constate qu’une petite pomme rouge est tombée à ma droite.

Sa peau brille au contacte de l’astre du jour. Elle me donne envie d’y croquer une bouchée. Je me demande, est-ce le vent qui me fait don en cet instant de plénitude ? ravi de cette opportunité, je décide de ne pas l’offenser, mais à travers la fenêtre de ma cuisine, ma femme me tend une tarte aux pommes. Ah, qu’elle est belle cette offrande ! dans sa robe dorée, ses courbes généreuses exhibées à la lumière du soleil, resplendissent d’une invitation à la gourmandise. Parfait pour rompre mon isolement. Je me redresse calmement, et me dirige vers la suite de ce programme de fin de journée, riche en plaisir.

2 – (Narrateur-personnage distancié)

Oh ! combien j’aime passer des moments précieux sous ce pommier, qui a vieilli paisiblement à mes côtés. Je me souviens, il y a 70 ans, lorsque que je n’étais pas plus haut que trois pommes, l’avoir planté avec mon paternel. Il trônait depuis ces années dans le fond du jardin, nous offrant chaque année ses fruits des plus juteux. En cette période estivale, et quand la chaleur s’estompait à l’approche de la fin d’après-midi, le vent s’engouffrait facilement entre ses branches. Aisément, une ou deux pommes pouvaient se détacher à ma grande surprise, car je faisais souvent la sieste à cet instant. M’éveillant de mon bref sommeil, bien souvent, ma petite femme me comblait d’attention, en me préparant une délicieuse tarte aux pommes. Et depuis la fenêtre de la cuisine, elle m’indiquait qu’il était l’heure de la déguster.  

3 – (Narrateur ignorant)

Vers la fin d’après-midi, un homme, chapeau sur le nez, adossé à un arbre fruitier semble se reposer. Le vent se lève et commence à circuler dans le feuillage. Une chose, ronde et rouge se décroche de son attache pour tomber à ses côtés. Soudain, il retire son couvre-chef. À la fenêtre de sa maisonnée, une femme est apparue, un plat entre les mains. D’un geste lent et tranquille, il la rejoint.

4 – (Narrateur omniscient)

C’était par une fin d’après-midi encore radieuse que, Bill, avait eu l’idée de se reposer sous le pommier familial, celui du fond du jardin. Assoupi, profitant de l’ombrage, les minutes s’écoulèrent ; tandis que le vent souffla, forçant le pommier a entrer en mouvement. De leur rencontre, une pomme vint s’échouer sur le sol. Surpris par l’impact, Bill se réveilla. Il ôta son chapeau, lorsque de la fenêtre de sa cuisine, la vue de sa tendre épouse le réjouit. Elle portait une tarte aux pommes. Assommé par cette sieste, il se leva, sûrement mais nonchalamment, afin de la rejoindre, car l’heure du thé était arrivée. 

À travers le trait de caractère d’un personnage :

5 – (Principal, l’homme au chapeau, l’égoïsme)

Il est 15h30. Le soleil est haut, et les oiseaux chantent, signe que l’été est là depuis plusieurs jours. Tout est enfin aligné pour m’adonner à mon plaisir de l’après-midi. Peu m’importe que mon épouse me demande de rester auprès d’elle pour regarder un film. J’ai décidé de prendre ce moment rien que pour moi, et celui des jours suivants par la même occasion. Au fur et à mesure que je m’approche de mon arbre, afin d’exécuter sans remords mon occupation individualiste, je sens la détente s’immiscer en moi. Plus rien n’existe à mes yeux. Arrivé à ses pieds, je m’allonge, et profite de cet instant solitaire. J’entends ma femme m’appeler, mais c’est déjà trop tard, je suis loin. Loin de ce jardin, loin du village, loin du continent, je flotte parmis les nuages. Mon esprit est ailleurs. Le soleil me nourrit de sa compagnie ; le vent s’élève. Soufflant dans ma direction, il frappe de sa force mon refuge. Du choc, une forme s’écrase à côté de moi. Surpris, je reprends contacte avec la réalité. Ce n’est qu’une pomme. Je regarde ma maison, une scène bien tentante me fait face : ma femme, le sourire aux lèvres qui dresse une tarte au pommes. Elle sait m’amadouer cette coquine ! Je brise ma solitude et pars la rejoindre, car un délice sucré m’attend.

6 – (Secondaire, l’épouse, la ruse)

Il est 15h30. Assise sur le canapé du salon, télécommande de la télévision en main, je cherche attentivement un film qui saura toucher mon vieux cœur. Il en a besoin ce petit gars. Pourquoi pas celui-ci ? Une histoire d’amour d’une rencontre fortuite dans un parc. Trop classique à mon goût. Et celui-là ? Deux personnes qui se sont aimées ardemment dans leur jeunesse se retrouvent séparées par des circonstances de la vie, chacun de son côté fondent sa famille, ont des enfants. Et lorsque le temps aura eu raison de leurs conjoints respectifs, les deux amants du passé qui, feront route en train vers une station thermale se retrouveront par un sort du destin dans le même wagon. Un vrai tourbillon de la vie. Ce film me dit bien, par contre, il commence plus tard. Je demande à Bill, mais, je n’ai pas le temps de formuler ma proposition, que je le vois traverser la porte du jardin en me faisant un signe de la main que cela ne l’intéresse pas. Tu vas voir toi, je vais te faire revenir plus vite qu’il ne faut pour dire “À tout à l’heure”. J’avance à pas précipité en direction de la cuisine. Je regarde ce que j’ai dans le réfrigérateur, il me reste quelques pommes que nous avons ramassées la veille. Je vais lui faire son péché mignon : la tarte aux pommes. Environ une heure plus tard, la tarte est prête. Son parfum s’extirpe du four, sucré et acidulé. Il prend possession de la pièce. Que cela sent bon ! Je m’équipe de maniques et exhibe mon appât odorant par la fenêtre. Bill, allongé sous le pommier l’aperçoit. Il sourit, puis s’avance vers moi. Cela a fonctionné. Parfait ! En plus, le film va bientôt commencer.

Utilisation stylistique :

7 – (Poétique)

Ô délicieuse chaleur, d’un voile de douceur,

Tu descends dans les jardins,

En éclosant tes parfums,

Et donnant lieu à l’ombrage,

Au pied d’un pommier sauvage,

Ô paysage fabuleux, d’un instant précieux, 

Allongé sous ce feuillage, 

Rêvant parmi les nuages,

Un homme chapeau sur nez,

Profite de son été,

Ô solitaire plaisir, d’un insondable désir

Frappé par un vent fougueux,

Qui s’élevait dans les cieux,

Une pomme rouge chute,

Du bois battu par la brute,

Ô délicat songe fendu, d’un paradis perdu,

Le dormeur se réveillant,

Qui au loin l’apercevant,

Le fruit de son réconfort,

Dans les mains de son trésor.

Changement d’interprétation de l’événement :

8 – (Depuis la cuisine, épouse dépitée)

Cet arbre m’épuise, pour une journée ensoleillée ou par une accalmie en période hivernale, mon Bill n’arrête pas de sortir pour se détendre sous le pommier du fond du jardin. Je ne peux rien faire. J’ai beau lui faire part de mon extrême solitude dans ces moments, il ne veut pas changer son “plaisir”, comme il me le dit bien souvent. Seule, et toujours seule, je dépéris dans mon coin. J’ai été naïve de penser qu’avec la retraite, il me consacrerait plus de temps… Je l’observe par la fenêtre comme à chaque fois, et je ne sais pas ce qu’il trouve à ce pommier, au point d’y passer de nombreuses heures. À mes yeux, c’est juste un arbre, rien de plus. Je regarde ma montre, il y a encore du temps avant que le film que je souhaite regarder avec lui ne commence. Tiens, je vais faire une tarte au pommes, peut-être que cela lui donnera l’envie de partager la fin d’après-midi avec moi. La préparation faite et la cuisson lancée, il ne me reste plus qu’à attendre. Je l’observe à nouveau par la fenêtre de la cuisine. Il n’a pas bougé d’un cil. Si seulement ce pommier n’existait pas… DING ! la sonnette du four me surprend, et me tire de ma torpeur. La tarte est prête. Elle est toute chaude. Je la sors en faisant attention de ne pas me brûler. Lorsque d’un coup, en tournant la tête vers le jardin, je vois mon Bill se lever. Il me sourit, et commence à rentrer à la maison. Je suis si heureuse. Il a finalement décidé de ne pas me laisser seule aujourd’hui. 

Perception d’un personnage : 

9 – (Épouse jalouse)

C’en est trop ! mais vraiment trop ! Mon idiot de mari est encore sous son pommier. Que cet arbre qui se hisse entre nous depuis toutes ces années brûle ! Je le souhaite vraiment ardemment du fond de mon cœur. Mais de ma fenêtre, seule ma rage s’échappe et s’empourpre contre cet obstacle qui me fait ombrage. Ce pommier, je rêve de l’abattre à la hache, à la scie, lui arracher l’écorce avec la frénésie de mes ongles. Je veux l’anéantir. Je pourrais le faire, sortir en hystérique portant l’arme d’annihilation, afin de le forcer à choisir entre son arbre ou moi. Ou bien, plus dans la finesse, attendre que cet inattentionné mari quitte la maison ; je crois qu’il doit réviser la voiture bientôt, et profitant de cette occasion, je trancherai cet adversaire sans l’ombre d’une compassion. En attendant cette délivrance, je vais préparer une tarte au pommes. Cela va me détendre. En quelques minutes, j’ai fini. Durant la cuisson, je regarde par la fenêtre cette scène qui me désole de plus en plus : Bill allongé sous l’arbre, encore. Tiens bon, bientôt tu seras libérée ma fille ! Une odeur se dégage du four. La tarte est prête. Je la dépose sur le plan de travail. Mais à peine ai-je le temps de le faire que mon mari me fait la surprise de s’avancer vers moi, sourire aux lèvres et bras ballants. Il s’éloigne de son arbre. Il a sûrement dû sentir les bonnes effluves de la cuisine, gourmand comme il est. Oh, tu peux me sourire, tu vas voir mon petit chéri, bientôt, il te faudra trouver un autre ombrage. 

Angle libre :

10 – (Troisième personnage, personnification)

Il est encore venu me voir aujourd’hui, se couchant comme à son habitude à mes pieds. De tous les temps, ce fidèle amant, ne perd pas un instant pour honorer cet amour exaltant. Ô quel ange merveilleux, quand je le sens assoupi près de moi. Je deviens toute rouge et mon désir monte aussi vite que la brise commence à souffler. Elle arrive dans sa danse virevoltante, impatiente d’effleurer ma chair, cherchant à me pousser dans les bras de mon aimé. Car là est notre malédiction, je suis accrochée, et je ne peux bouger. Loin de lui, je vois ses lèvres charnues qui se faufilent à l’extrémité de son chapeau : elles m’appellent à les goûter. Elles occupent mes nuits et mes fantasmes. Son corps entier est une fontaine d’obsessions. Il ne me quitte plus. Je maudis le sort, de m’avoir fait pomme et lui humain. Si je ne peux l’avoir, au moins qu’il me croque pour que je fasse partie de lui à jamais. C’est décidé. Je me jette en avant, puis en arrière. La branche commence à se plier, mais ne casse pas. Encore une fois, en avant, en arrière. CRAC ! le vent m’aide et m’ôte mes chaînes. Je tombe, délivrée, en direction de sa bouche. Malgré cela, dans mon malheur, ma chute me dévie et me laisse à côté de lui. Ce n’est pas vrai. Cependant, le bruit semble l’avoir réveillé. À plein poumon, je lui hurle ma dévotion, regarde-moi mon amour, je suis là ! Il se lève, assommé par son léger sommeil. C’est bon, il va me voir. Mais, il part en direction de sa maison sans me jeter un moindre regard. Pourquoi me laisses-tu seule ?! Mes larmes débordent de mes yeux condamnés à une profonde tristesse. C’en est fini de moi… Abandonnée, sans défense, et laissée au sol, je n’ai plus qu’à attendre mon funeste destin. 

Analyse :

À travers toutes ces versions, qui exploitent une même histoire sous différents angles. J’ai incontestablement préféré le dernier passage, bien que cela soit triste pour la pomme. C’est rythmé, amusant, et j’ai eu beaucoup de plaisir à écrire sur cette personnification. Une consigne fort intéressante de constater qu’une unique scène, peut prendre différents sens en fonction de l’angle observé. 

4 Comments

  • Roy Marie-Josée

    Bonjour Rodolphe,
    J’ai adoré cet exercice gourmand. Oui on ne peut en finir la lecture sans avoir envie d’une tarte aux pommes 🙂
    Ma version préférée est celle sous forme de poésie.
    En ce qui concerne ton écriture, elle devient reconnaissable, par le vocabulaire précis employé, les métaphores et le choix des sujets « ingrats » que tout écrivain se doit d’évoquer. C’est ainsi que les mentalités évolueront. A bientôt .

    • Rodolphe

      Bonjour Marie-Josée,
      J’espère que tu te portes bien. Merci beaucoup pour ton commentaire sur mon blog ! Si j’ai pu te donner l’envie d’une tarte aux pommes à la fin de ta lecture, je ne peux être que comblé haha ! Merci encore de me suivre !
      Je te souhaite une bonne fin de journée,
      Rodolphe

  • Sabrina P.

    Bonjour Rodolphe !

    C’est une consigne que j’aime beaucoup lire car c’est chouette de pouvoir voir la même sous différents angles ! Il va falloir que je le fasse aussi de mon côté, ça aide parfois dans l’écriture, on se rend compte à la fin que le point de vue choisi n’est pas toujours le plus intéressant, ça aide à pousser plus loin l’écriture ! Et tu t’en es très bien sorti, comme toujours 🙂

    Ma préférée est aussi la dernière ! Belle journée à toi, Sabrina.

    • Rodolphe

      Bonjour Sabrina,
      Oui, c’est une consigne chouette pour reprendre ton expression, de pouvoir constater une scène sous différents angles. Vas-y, je te le conseille, c’est très amusant à écrire ! Haha ! Merci beaucoup ! Je suis content du résultat ! Merci pour ton commentaire.
      Je te souhaite une belle fin de journée,
      Rodolphe

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