Ne parlez jamais avec des inconnus

Consigne 31 – Épurer : gérer l’explicite et l’implicite

Pour cette trente-et-unième consigne, je devais choisir un passage d’un livre et en réduire sa longueur en utilisant ellipse, asyndète, zeugme et autres artifices de l’écrivain. Par conséquent, j’ai opté pour le chapitre 1 du roman de Mikhaïl Boulgakov « Le Maître et Marguerite ». Récit d’une rencontre surprenante entre un inconnu et deux hommes qui débattent de l’impuissance de l’homme face à la vie. Je vous emmène découvrir cette histoire à Moscou en 1930, sur fond de méfiance et de soviétisme. Bonne lecture !

Réécriture d’un extrait du chapitre 1 du roman de Mikhaïl Boulgakov : Le Maître et Marguerite

    — Excusez-moi, reprend l’inconnu, pour gouverner, vous soutenez qu’il faut avoir un plan précis à la temporalité certaine. Or, je vous le demande, comment l’homme peut-il être en mesure de gouverner, si l’incertitude l’empêche de connaître son lendemain, d’établir un plan sur une quelconque durée ?

À ce moment, l’inconnu se tourne vers Berlioz :

    — Imaginez, prenons l’exemple où vous gouvernez, la tâche y est simple, avec le temps vous y prenez goût, mais soudain, un sarcome au poumon vous tire de votre hauteur.

L’étranger sourit à l’écho de ce mot si gourmand à ses oreilles et le répète :

    — Oui, un sarcome, ceci fait, perdu, votre gouvernement et l’avenir d’autrui, seulement le vôtre compte, par conséquent, ils vous mentent. Vous sentez la trahison, vous en faites votre raison et essayez de trouver un remède. Du plus savant à la rebouteuse, vous cherchez une solution à votre mal, mais vous comprenez qu’ils ne peuvent rien faire. La fin approche. Celui qui était au dessus finit en dessous, gisant, attendant dans un cercueil la décision de l’assistance qui, comprenant l’inéluctable, le brûle dans un four. Cependant, pire peut arriver, imaginons cette fois : une évasion balnéaire.

L’étranger accable Berlioz et reprend :

    —  Il peut arriver qu’un grain de sable si petit qu’il soit enraye le mécanisme, et tout à coup, bing ! On se retrouve fauché par un tramway ! Vous pensez bien que nos pas ne se sont pas dirigés vers un destin funeste ? Il est plus logique d’affirmer qu’une force supérieure nous y a poussés, non ? 

À cette conclusion, l’inconnu ricane. Berlioz est sous le choc, ce n’est pas un étranger, pour sûr, il est différent, qui peut-il bien être ? pense-t-il. Soudainement, l’inconnu s’adresse au second homme, Bezdomny :

    — Vous voulez fumer ? Quelles cigarettes préférez-vous ?

    — Parce que monsieur a du choix ? demande le poète agacé.

    — Lesquelles préférez-vous ? répète l’inconnu.

    — Les “Notre Marque”, lance Bezdomny frustré. 

L’inconnu sort de sa poche son étui à cigarettes, d’un grand volume habillé d’or, d’un triangle en diamants incrustés sur le couvercle, l’ouvrage est scintillant, en l’ouvrant les “Notre Marque” apparaissent. Le rédacteur en chef et le poète sont surpris tant par le contenant que par le contenu. Leurs points de vue diffèrent. Berlioz pense, c’est un étranger ! Et Bezdomny, qu’il me donne cette cigarette, ce bonhomme ! Le poète et le propriétaire de l’étui s’adonnent à leur plaisir, Berlioz refuse. Il n’est pas fumeur. Une pensée l’assaille, l’homme est mortel, personne ne peut contredire ce fait, mais l’important est… 

À ses mots, l’étranger prend la parole :

    — Oui, l’homme est mortel, mais ce n’est encore là qu’un demi-mal. Le malheur, c’est qu’il l’est parfois inopinément. Et puis, il ne peut prédire ce qu’il fera le soir même.

Surprenante, cette façon de voir la chose, pense Berlioz. Il riposte :

    — Eh bien, vous forcez le raisonnement. Je sais avec précision ce que ma soirée sera. Mais si d’un hasard une brique me tombe sur la tête en rentrant chez moi…

    — Une brique ne tombe jamais par hasard. Dans votre cas, je peux vous dire qu’une autre mort vous attend, coupe l’inconnu dont la voix prend un air sérieux.

    — Je suis sûr que vous allez m’en faire part, affirme avec ironie Berlioz.

    — Bien évidemment ! répond l’inconnu.

Il scrute Berlioz de la tête au pied, et entre en transe. Il chuchote des mots incompréhensibles, sortant des tréfonds de sa gorge, puis s’exclame gaiement :

    — Vous aurez la tête coupée !

Bezdomny fulmine, ses yeux brûlants de fureur ; quant à Berlioz, mal à l’aise il demande :

    — Mais par qui ? Par des ennemis ? Des forces étrangères ?

    — Non, seulement une femme russe, une des jeunesses communistes.

    — Pfff…, répond Berlioz fatigué par cette blague douteuse, je vous demande pardon, mais là, j’en doute vraiment.

    — Je vous prie de m’excuser aussi, mais il en est ainsi, clôture l’étranger. Puis-je vous demander ce que vous ferez ce soir, mis à part si c’est un secret ? 

    — Ça n’en est pas un, je dois retourner chez moi, et à vingt et une heures, je tiendrai la présidence de l’union des écrivains soviétiques de Moscou.

    — Non, cela ne pourra pas avoir lieu, déclare fermement l’étranger.

    — Et pourquoi donc ?

    — Parce que… 

L’étranger regarde au loin des oiseaux sombres croassaient calmement en attente de la douceur de la nuit :

   — Parce que Annouchka a acheté et répandu de l’huile de tournesol, afin que la séance n’ait pas lieu.  

Le silence s’installe. Au bout d’un moment, Berlioz s’adresse à l’étranger, débiteur de sottises :

    — Pardon, mais que vient faire cette huile de tournesol ? et cette Annouchka dans cette histoire ?

    — L’huile de tournesol, je vais vous le dire ce qu’elle fait là ! s’empourpre Bezdomny, prêt à en découdre avec leur interlocuteur mystérieux. Camarade, vous est-il arrivé de demeurer dans une clinique pour aliénés ? 

    — Ivan ! s’exclame Berlioz.

L’étranger se met à rire, et répond d’un ton joyeux au poète qui n’en démordait pas :

    — Oh que oui, et plus d’une fois ! D’ailleurs, où n’ai-je pas été sur cette terre ! Mon seul regret est de ne pas avoir eu l’opportunité de demander au professeur plus de détails sur la schizophrénie. Ne manquez pas cette chance d’en apprendre plus lorsque vous irez le voir Ivan Nikolaïevitch Bezdomny !

    — Comment connaissez-vous mon nom ? 

    — Ivan Nikolaïevitch, tout le monde vous connaît !

L’étranger sort de sa poche le journal d’hier ; Bezdomny voit son portrait à la une, et sous ce portrait une composition poétique de lui. Cette preuve de gloire et de popularité n’émeut en aucun cas le poète, car aujourd’hui, cet inconnu, il devait s’en méfier.

Analyse

J’ai choisi un passage du chapitre 1 du roman de Mikhaïl Boulgakov : Le maître et Marguerite. Nous retrouvons une discussion entre un poète (Bezdomny), un rédacteur en chef d’une revue littéraire et président du *Massolit (Berlioz), et un inconnu. Ils débattent de l’impuissance de l’homme face à son lendemain. J’ai apporté dans cette réécriture une version plus “épurée” en utilisant les différentes figures de styles proposées dans cette consigne, et en modifiant la ponctuation générale. J’ai également simplifié certains passages (trop lourds) et ajouté des clés de compréhension, en n’utilisant pas par exemple les termes du lexique, afin de rendre cet extrait plus indépendant par rapport à l’intégralité du chapitre 1. Concernant la réduction du texte, je suis passé des 8000 signes (espaces compris) dans la version originale à 5700 signes dans cette réécriture.

Œuvre originale

  « Je vous demande pardon », rétorqua l’inconnu d’une voix douce, «pour être en mesure de gouverner, vous avez beau dire, il faut avoir un plan précis portant sur une durée qui soit malgré tout d’une certaine ampleur. Or, je me permets de vous le demander, comment l’homme serait-il en mesure de gouverner, alors qu’il est non seulement dans l’incapacité d’établir un plan quelconque sur une durée même ridiculement brève — disons un millier d’années —, mais qu’il ne peut même pas se porter garant de son propre lendemain ? C’est vrai, cela » — à ce moment, l’inconnu se tourna vers Berlioz —, « imaginez, pour prendre un exemple, que vous commenciez à gouverner, à diriger aussi bien d’autres gens que vous-même, enfin bref, à y prendre goût, si je puis dire, et que soudain vous ayez… hem… hem… un sarcome au poumon… » — là, l’étranger sourit voluptueusement comme si l’idée d’un sarcome au poumon était pour lui délectable —, « oui, un sarcome » — il répéta ce mot sonore avec une mine de chat gourmand —, « et s’en est fait de votre gouvernement ! Aucun destin ne vous intéresse plus, sinon le vôtre. Vos familiers commencent à vous mentir. Vous flairez quelque chose, vous vous précipitez chez les pontes de la médecine, puis chez des charlatans, puis — cela s’est vu — chez des voyantes. Tous ces moyens, tant le premier et le second que le troisième, sont parfaitement ineptes, vous vous en rendez bien compte. Et tout cela finit tragiquement : celui qui récemment encore, se figurait diriger ceci ou cela, celui-là se retrouve soudain gisant, immobile, dans une caisse, et son entourage, comprenant qu’il n’a plus rien à faire du gisant, le brûle dans un four. Mais il peut arriver pis encore : on projette une escapade à Kislovodsk* » — là, l’étranger décocha un clin d’œil à Berlioz —, « une chose qui peut paraître minime : or, si minime soit-elle, on ne peut la réaliser, et cela parce que, pour une raison inconnue, tout d’un coup, patatras ! on glisse et on se retrouve sous les roues d’un tramway ! Tout de même, vous n’allez pas me dire qu’on s’est dirigé soi-même pour en arriver-là ? N’est-il pas plus juste de penser que c’est bien plutôt quelqu’un de tout autre qui s’est chargé de vous diriger ? » et à ce point de son discours, l’inconnu émit un curieux petit ricanement.

    Berlioz avait écouté avec une attention soutenue la vilaine histoire du sarcome et du tramway, et des pensées inquiètes commencèrent à le tourmenter.

« Ce n’est pas un étranger… ce n’est pas un étranger…, se disait-il, le bonhomme est plus bizarre… mais enfin, voyons, qui peut-il bien être ?… »

    Brusquement, l’inconnu s’adressa à Bezdomny.

    « Vous désirez fumer, à ce que je vois ? Lesquelles préférez-vous ?

    — Parce que vous en avez de plusieurs sortes, peut-être ? » lui demanda sombrement le poète qui n’avait plus de cigarettes.

    « Lesquelles préférez-vous ? répéta l’inconnu.

    — Les “Notre Marque“ », répondit Bezdomny d’un ton hargneux.

    L’inconnu tira aussitôt de sa poche son étui à cigarettes et le présenta à Bezdomny.

    « Voici des “Notre Marque”. »  

    Le rédacteur en chef autant que le poète furent ébahis, moins par le contenu de l’étui (c’était effectivement des « Notre Marque ») que par l’étui lui-même. Il était de très grand format, en or rouge, et quand il s’ouvrit, un triangle en diamants, incrustés sur son couvercle, scintilla de feux blancs et bleus.

    À cela, les deux hommes de lettres réagirent différemment. Berlioz pensa : « Si ! c’est bien un étranger ! » et Bezdomny : « Ah, ce bonhomme, qu’il aille au diable !… »

    Le poète et le propriétaire de l’étui allumèrent une cigarettes ; Berlioz, qui n’était pas fumeur, refusa.

    « Voici ce qu’il faudra lui répliquer, décida-t-il à part soi : “Oui, l’homme est mortel, nul ne songe à le contester. Mais l’important, c’est que…” »

    Cependant il n’avait pas encore articulé ces mots que l’étranger prenait la parole :

    « Oui, l’homme est mortel, mais ce ne serait encore là que demi-mal. Le malheur, c’est qu’il l’est parfois inopinément, voilà le hic ! Et de toute façon il ne peut jamais dire ce qu’il fera le soir même. »

    « Plutôt saugrenue, cette façon de poser le problème… » se dit Berlioz et il répliqua :

    « Alors là, pour le coup, vous exagérez. Je sais avec une relative précision ce que sera ma soirée d’aujourd’hui. Il va sans dire que si une brique me tombe sur la tête dans la rue Bronnaïa*… »

    L’inconnu lui coupa la parole d’un ton grave :

    « Une brique ne tombe jamais comme cela, pour un oui ou pour un non, sur la tête de quelqu’un. Dans votre cas particulier, je puis vous affirmer que vous n’êtes aucunement menacé d’une brique. Vous mourrez d’une autre mort.

    — Vous savez peut-être exactement laquelle ? » interrogea Berlioz avec une ironie bien naturelle, se laissant entraîner dans une conversation effectivement saugrenue. « Et vous me direz ?

    — Volontiers », répondit l’inconnu. Il évalua d’un coup d’œil la stature de Berlioz comme s’il s’aprêtait à lui tailler un costume, marmonna sans desserrer les dents quelque chose comme ceci : « Une, deux… Mercure domicilié dans sa deuxième maison… nouvelle lune… six, un malheur… le soir, sept… », puis à voix haute, d’un ton joyeux, il s’écria : « Vous aurez la tête coupée ! »

    Bezdomny , débordant de rage et de haine, regarda le désinvolte inconnu avec des yeux exorbités ; quant à Berlioz, il demanda en grimaçant d’un sourire :

    « Ah bon ? Par qui ? Par des ennemis ? Par les forces de l’Intervention* ?

    — Non, répondit l’autre, par une femme russe, une komsomol*.

    — Hm…, gromela Berlioz irrité par la bonne blague de l’inconnue, alors là, je vous demande pardon, mais c’est peu vraisemblable.

    — Je vous prie également de m’excuser, mais c’est ainsi, répondit l’étranger. Oui, j’aimerais vous demander ce que vous ferez ce soir, si ce n’est pas un secret ?

    — Pas du tout. Là, tout de suite, je repasse chez moi, rue Sadovaïa* ; et ensuite, à 9 heures du soir, se tiendra au Massolit* une séance dont j’assurerai la présidence.

    — Non, cela ne pourra pas avoir lieu, déclara fermement l’étranger.

    — Et pourquoi donc ?

    — Parce que… » — l’étranger, en plissant les yeux, regarda le ciel où des oiseaux noirs croassaient silencieusement dans l’attente de la fraîcheur vespérale — « … parce que Annouchka a déjà acheté son huile de tournesol ; je dirai même plus, elle l’a déjà répandue. De sorte que la séance n’aura pas lieu. »

    Là-dessus, comme on le comprendra aisément, le silence se fit sous les tilleuls. 

    Au bout d’un moment, Berlioz prit la parole en jetant de brefs regards sur l’étranger dégoiseur d’imbécibilités :

    « Pardon, mais que vient faire ici cette huile de tournesol… et qui est cette Annouchka ?

    — Je vais vous dire ce qu’elle vient faire ici, l’huile de tournesol ! » lança tout à coup Bezdomny, visiblement résolu à déclarer la guerre à leur interlocuteur importun. « Citoyen, ne vous est-il pas arrivé, à l’occasion, de séjourner dans une clinique pour malades mentaux ?

    — Ivan !… » jeta Mikhaïl Alexandrovitch Berlioz à voix basse.

    Mais l’étranger ne se vexa nullement et éclata de rire le plus gaiement du monde.

    « Oh que si, et plus d’une fois ! » s’écria-t-il en riant, mais sans détacher du poète un œil qui ne riait pas.

« Où n’ai-je pas été ! Je n’ai qu’un regret, c’est de ne pas avoir eu le loisir de demander au professeur ce que c’était la schizophrénie. Aussi ne manquez pas de vous en enquérir vous-même auprès de lui Ivan Nikolaïevitch Bezdomny !

    — Comment savez-vous mon nom ?

    — Voyons, Ivan Nikolaïevitch, qui ne vous connaît pas ? » Là, l’étranger tira de sa poche la Gazette littéraire de la veille ; Ivan Nikolaïevitch y vit en première page son portrait, et sous ce portrait des vers de lui. Mais cette preuve de gloire et de popularité, qui, la veille encore, aurait réjoui le poète, ne le réjouit pas cette fois en aucune façon.

Kislovodsk : ville-station thermale située dans le sud de la Russie à la frontière de la Géorgie.

Rue Malaïa Bronnaïa : rue longeant l’étang du Patriarche à Moscou.

Forces de l’Intervention : puissances étrangères (l’Angleterre, la France et la Pologne) qui ont apporté leur aide aux armées blanches contre le péril bolchevique. Ils étaient présumés entretenir un réseau d’espions en U.R.S.S.

Komsomol : union des jeunesses léninistes communistes.

Rue Bolchaïa Sadovaïa : célèbre rue de Moscou où a vécu l’auteur, Mikhaïl Boulgakov.

Massolit : siège fictif de l’union des écrivains soviétiques à Moscou.

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