Plus jamais !

Consigne 30 – Le ciblage : la relation auteur – lecteur

Pour cette trentième consigne, à l’inspiration des exercices de style de Raymond Queneau, ce texte qui s’articule autour d’une histoire marquante devait tirer de son impact un ressenti chez le lecteur. Plusieurs intentions étaient disponibles, j’ai opté pour la violence conjugale. Une facette de notre civilisation qui ne cesse d’être perpétuée même dans notre monde moderne… L’histoire est composée de deux passages : un dans les yeux d’un spectateur immobile, et l’autre dans ceux de la victime. Je vous laisse découvrir ce texte, dénonciateur d’une cause longtemps laissée à son sort.

Aujourd’hui, il rentra plus tôt à la maison. Fatigué de sa journée et agacé par la chaleur, ses nerfs étaient tendus. Un rien ne pouvait l’enflammer, le consumer de sa rage de vivre une vie sans intérêt. Comme à son habitude, il alla à son fauteuil favori s’avachir et se délester de son existence insipide. Télécommande en main, il zappa les chaînes de la télévision une à une, tellement elles se complaisaient dans leur inutilité. 

– Bah ! j’vais pas regarder cette connerie, j’laisse ça aux écolos, disa-t-il à la vue de la chaîne National Geographic.

Son regard affaissé et dénué d’une lumière persistante. Il était en chute libre, glissant dans un abîme sans fond. Son corps mou, gras et poilu donnait à son aspect l’image d’une bête déchue de son humanité. Il grognait et invectivait des présentateurs télévisés, l’un pour sa tête grotesque, et l’autre pour sa voix stridente de petite fille. De ses vociférations, il ne manqua pas de s’étouffer à quelques reprises poussé par une toux grasse et maladive, celle qui renverse les négligents. Négligents d’une vie, vivant dans l’obscurité d’un foyer froid, ou par des manquements de pratiques saines du quotidien. Sa dernière glaire crachée au sol, il se leva et prit une bière dans le petit frigo qui se trouvait derrière lui. Sa fraîche dans ses mains, il sentait arriver en lui une montée de plaisir, la consommation de sa dose de survie. En savourant chaque gorgée, il se rassit à son fauteuil. Sa chaleur corporelle baissa. Maintenant, des images d’un match de football défilèrent devant ses yeux. Et les bourdonnements des supporters prirent possession de l’atmosphère. Plus rien n’existait à cet instant, lorsqu’un bruit perça le fond sonore. Un verre ou une assiette semblait s’être brisé sur le carrelage. Cela venait de la cuisine.

– C’est quoi ce bordel !? je t’avais dit de pas recommencer !

La bête gorgée d’alcool et de sueur se leva brutalement. Il balança en avant la porte à battant qui le séparait de la cuisine. 

– Tu vas voir, toi !

Des coups percutèrent une masse sans réaction. La sensation d’un poing frappant un sac de boxe. Il continua, continua, continua à s’en faire cracher les poumons. Nul cri de désespoir ne sortit de la pièce, seuls les encouragements des supporters résonnèrent. Quelques minutes plus tard, la bête quitta la cuisine, un rictus sur ses lèvres, du sang coulant de ses mains. Il était fier de sa domination, lui, tout puissant, marchant à l’allure triomphante. Il ne se douta pas, qu’après avoir posé un pas supplémentaire, un noir absolu entrava ses sens. Il perdit connaissance et tomba au sol. Une créature désarticulée à la chevelure clairsemée et salie par les années rampa en direction de son bourreau. Elle le regarda dans les yeux, et lui cracha au visage avant de racler du fond de sa gorge, sa délivrance.

– Plus jamais !

Pour ce texte, je souhaite susciter l’indignation d’une scène qui est malheureusement devenue en cette période particulière bien trop courante. J’ai placé le regard du lecteur sur cette “bête”, le mari violent, afin qu’il ne contemple pas les sévices sur son épouse, mais qu’il les devine. Dans l’autre version, je vais supprimer cette porte battante de la cuisine. Et apporter la vision d’horreur d’une bête lâchée. 

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là, assise dans la cuisine, à fixer les jointures des carreaux. Je dois rendre la maison propre, il ne doit pas y avoir de tâche. Saisissant une éponge, je frotte à nouveau le sol. Mes mains sont si crispées, et la chaleur étouffante. Il me faut de l’air. Je me lève pour ouvrir la fenêtre. Grande ouverte, un souffle d’air frais entre et vient m’effleurer. Ma peau tachetée aux nuances rouges et violettes commence à picoter. Je frissonne. Ma gorge est sèche. Je me sers un verre d’eau en regardant à l’extérieur, le ciel. Aujourd’hui, il est voilé par des nuages. Qu’est-ce que j’aime quand il est tout bleu ! Soudainement, la porte d’entrée s’ouvre. Il est rentré plus tôt. Mon corps se met à trembler et mon cœur commence à me faire mal tellement il bat vite. Je ne peux plus bouger. Je suffoque. J’entends du bruit dans le salon. Je crois qu’il regarde la télé. Ses insultes lancées dans le vide arrivent à mes oreilles. Sa voix me tétanise. Maintenant, ce sont des hurlements de supporters que j’entends. Je vais en profiter pour fermer la fenêtre. Elle grince. Non, pas ça ! Je renverse mon verre par terre. Je le vois se briser, comme mon souffle. Je me recroqueville immédiatement dans le coin. Il arrive. Il arrive. En fureur, il surgit dans la pièce. Je me protège le visage et place mes mains sur la tête. Il me hurle dessus. Je sens sa violence. Son premier coup m’atteint, puis le second et le troisième. Mes cordes vocales sont muettes. Je n’ai plus la force de pleurer. Il continue. Sa rage me déchire la chair. Ses mains si douces auparavant me tordent de douleur. Une toux le prend, il crache une glaire à côté de ma cuisse. Cela ne l’arrête pas. Ses poings s’acharnent sur moi jusqu’à entrer en contact avec mon sang. Je n’en peux plus. Je suis en train de perdre connaissance. Mon esprit se brouille. Et la brutalité cesse. À moitié consciente, je le vois quitter la pièce fièrement. Je le hais. De toutes mes forces restantes, je me redresse, et saisis le premier objet lourd à ma portée. Je le suis et lui jette sur la tête mon dégoût. Il s’écroule. Du sang perle de son crâne. Ce coup me déséquilibre. Je m’effondre. Mais j’en ai pas fini avec lui. Je rampe à sa hauteur. Arrivée à son visage, je lui crache ces années de douleur et de souffrance. Au fond de moi, je ressens un cri qui me brûle les entrailles, je le laisse sortir, enfin.

– Plus jamais !

Dans cette deuxième version, je voulais poser l’accent sur la vision de la victime, en plaçant le lecteur dans la cuisine, en attente de son tortionnaire. Un écrit purement social. Je dénonce la violence gratuite. Il faut garder à l’esprit que la violence conjugale en France tue une femme tous les 3 jours.

8 Comments

  • Marie-Louise Nolte

    Bonjour Rodolphe !
    Quel texte prenant et dur ! Mais tellement d’actualité, hélas !.C’est courageux de dénoncer ces crimes quasi quotidiens. Tu as su trouver les mots justes pour ce tortionnaire de mari. De plus, tu en dresses un portrait haïssable donc il n’est pas difficile pour tes lecteurs de le prendre en grippe et de trouver que la victime se venge. Mais sais-tu qu’il existe des hommes de la grande bourgeoisie qui portent beau et propre qui ont exactement le même comportement que ton terrible personnage. Et c’est la raison pour laquelle les femmes se laissent prendre au «  miel » de manières doucereuses et perverses. Quant à ta pauvre victime qui semble déjà à bout de force, un réflexe de survie lui permet d’échapper à son bourreau. Heureusement qu’elle a encore un peu de force et qu’elle n’a pas d’enfant qui pourraient la retenir dans ce foyer désastreux. On peut espérer pour elle, qu’elle retrouvera la force de vivre après les sévices qu’elle a subis. Et c’est tant mieux. En tout cas bravo d’avoir abordé ce sujet si sensible. C’est d’autant plus méritoire que tu es un homme. Alors MERCI au nom de toutes les femmes.
    Ton blog est très joliment illustré… cela dit en passant !
    Marie-Louise

    • Rodolphe

      Bonjour Marie-Louise,
      Merci pour ton commentaire sur cette nouvelle ! Tu as raison, le milieu social n’est pas en cause quant à la violence conjugale, cela touche autant les femmes issues de la bourgeoisie, que des milieux les plus modestes. La violence n’a pas de frontière. Tu sais, j’ai écrit ce texte, car j’ai été frappé de stupeur en constatant que pendant le confinement, cette violence du foyer a malheureusement augmenté… J’ai trouvé également que cela n’était pas un sujet très abordé dans notre société, nous parlons volontiers du racisme, de la tolérance de l’homosexualité et des transgenres, de la cause animale, mais de ce mal qui touche secrètement notre monde depuis plusieurs décennies, la populace reste silencieuse… Alors, oui je suis un homme, cela ne me touche pas directement, mais je trouve que l’écriture doit servir aussi bien à sa propre personne qu’à dénoncer ce qui est dissimulé. Je t’en prie ! Merci encore pour ton retour et de ton compliment sur mon blog !
      Je te souhaite une bonne journée,
      Rodolphe

  • Roy Marie-Josée

    Bonjour Rodolphe,
    Intéressantes ces deux versions en changeant le point de vue du narrateur. J’aime bien la caractérisation des protagonistes. Le dégoût du premier comme l’empathie du deuxième sont à fleur de peau chez le lecteur. Tu as su trouver les mots, les dialogues ou soliloques intérieurs qui sonnent justes.
    Quelques remarques sur le style:

    « disa-t-il à la vue de la chaîne National Geographic. »Je crois que c’est DISAIT-t-il

    « une abîme sans fond ». ABIME est un mot masculin

    « la lumière des images d’un match de football défilèrent devant ses yeux.  » LES LUMIERES des images…défilèrent

    « une masse sans réaction » plutôt que masse j’emploierai SILHOUETTE pour renforcer l’inégalité des forces en présence

    « la bête quitta la cuisine » je ne sais pas s’il ne faudrait pas employer l’imparfait ?

    Merci pour ce bel hommage aux femmes meurtries par les violences conjugales souvent en silence.

    • Rodolphe

      Bonjour Marie-Josée,
      Je te remercie pour ton commentaire ! Sur cette consigne, il y avait un peu des exercices de style de Queneau, c’est pour cela qu’il y a deux parties, chacunes avec sa vision. J’en voulais une sur le mari violent, où le lecteur est spectateur de la scène, immobile (un peu comme les proches d’une femme violentée par son époux, ils sont bien souvent démunis), et la seconde partie dans la cuisine, le lecteur se trouve dans les pensées de la victime, touchant l’horreur de la scène. Merci pour tes suggestions d’écriture et la correction des fautes d’étourderie ! Je t’en prie, il est juste d’écrire sur des faits qui reste trop souvent cachés… il est louable de le faire, car sans la femme le monde ne tourne pas !
      En te souhaitant une belle journée,
      Rodolphe

  • Nadine

    Bonjour Rodolphe,

    Deux visions qui font froid dans le dos. Tes descriptions sont réalistes, on distingue vraiment bien la scène. Tu as choisi de faire vivre cette violence conjugale dans un milieu modeste et je rejoins Marie-Louise sur ce point. On peut trouver ces scènes au sein de tous les milieux sociaux. C’est un sujet qui me révolte particulièrement au point de l’avoir choisi dans la consigne n° 7 de la 1ère année de formation (écrire à partir d’une structure existante). Je m’étais demandé à l’époque dans quelle situation, j’aurais envie de tuer quelqu’un et j’ai choisi la situation d’un mari violent.
    Bravo pour ces textes.
    A bientôt,
    Nadine

    • Rodolphe

      Bonjour Nadine,
      C’est exactement ça ! il y en avait un peu. Mais aujourd’hui, j’ai vu que la prochaine consigne porte réellement sur les exercices de style de Queneau, donc je suis heureux, cela va être amusant de dresser une histoire sur plusieurs angles. Vous avez toutes les deux raisons, j’ai d’ailleurs mené une petite enquête et j’ai découvert que la violence conjugale touchait beaucoup plus les femmes ayant fait des études que les femmes au foyer par exemple, car selon la journaliste, elles sont plus dans le dialogue et ne veulent pas être confrontées au regard d’autrui. Oh c’est vrai ! je m’en rappelle de ton texte. Je comprends ton ressenti, il est vrai que malheureusement la violence appelle la violence…
      Merci beaucoup pour ton retour et ton avis sur ce texte !
      Je te souhaite une bonne fin de journée,
      Rodolphe

  • Sabrina P.

    Bonjour Rodolphe, un tout autre registre aujourd’hui, qui est évidemment un sujet dont il faut parler. Et c’est à ça que doit aussi servir l’écriture, à décrire et décrier des situations terribles. Je suis d’accord avec ce qui a été soulevé précédemment pour le caractère de l’homme violent, et les petites coquilles. Parfois c’est plus facile en effet de grossir les traits du personnage, pour se détacher du récit, et pour appuyer la haine que l’on ressent pour cet homme violent. Les situations sont aussi complexes que diverses, et tu as eu le courage de choisir ce sujet, et la créativité pour en donner deux versions. Je préfère la seconde, plus incisive et percutante du point de vue de lecteur. Toujours un plaisir de te lire !

    • Rodolphe

      Bonjour Sabrina,
      J’essaye de me diversifier en écrivant sur plusieurs registres. Lorsque j’ai vu que la consigne portait sur la relation auteur-lecteur, je me suis dit qu’il fallait que le texte exprime une pensée forte, d’où la violence conjugale, qui est un thème fort et d’actualité à cause de la période de confinement passée. C’était le but recherché, d’immiscer la haine à travers les descriptions de ce mari violent et dans la deuxième partie avec cette vision « hard » de la victime. Cela me tenait à cœur d’écrire ce texte. Je te remercie pour ton commentaire et ta fidélité !
      Je te souhaite une excellente fin de journée,
      Rodolphe
      Ps: je ne manquerai pas d’aller faire un petit tour sur ton blog ce soir, je me réjouis d’avance de découvrir un autre de tes textes !

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