Révolution illusoire

Consigne 26 – Ouvrager ses phrases

Pour cette vingt-sixième consigne, il m’était proposé de réécrire un passage des « Contes glacés » de Sternberg. J’ai choisi l’extrait « Les esclaves », qui illustre la domination invisible des félins sur l’espèce humaine. Tout ce que nous faisons est lié à l’accroissement du bonheur des chats et de leur confort : radiateur, coussin, panier en osier, pêcheurs bretons, moquette et même la radio ; la liste est longue pour exposer les créations humaines qui vont dans ce sens. Alors, je vous présente dans cette réadaptation, un homme, qui dit stop à cette servitude ancrée profondément dans le gène humain. Il n’aspire qu’à un monde libéré de l’emprise féline, mais c’est sans compter sur le chat qui trône fièrement dans son foyer. Parviendra-t-il à renier cette vassalité millénaire ? Vous le découvrirez ci-dessous. Très bonne lecture !

Au commencement, Dieu créa le chat à son image et créa l’homme uniquement pour le servir. C’était l’ordre des choses. Rien ni personne ne pouvait oser altérer ce commandement divin. Immuablement, la vie n’était qu’une continuité, une source d’une servitude aveuglée, qui nous laissa comme mystère à travers les âges, cette question en suspens. Je me l’étais longuement posé cette question : pourquoi était-ce ainsi ?

Faire de notre espèce, les esclaves de ces boules de poils à la paresse inégalable et à la lucidité délicate ; et nous condamner, nous, à une fragilité de l’esprit, motivés et amoureux inconscients de leur apporter un bonheur au quotidien. Sans cesse bousculés pour parvenir à l’évolution. Nous avons attelé nos lendemains pour enrichir leur vie et leur avenir. Combien étaient-ils à se tenir fièrement dans nos foyers ? Nous regardant d’un air hautain et ne dédaignant point répondre à nos appels. Vivant à nos crochets en touchant avec précision notre sensibilité. Nous privant de notre libre arbitre à la moindre occasion pour satisfaire leurs caprices. Dès lors, un miaulement avait pour symbolisme leur domination. Et renforcer inconditionnellement l’emprise du joug.  

Mais aujourd’hui, je n’en peux plus. J’ai vu à travers toute cette mascarade la réalité de l’humanité : l’ensemble des vies, l’immensité des cieux, la profondeur des eaux et l’étendue des terres, tout cela n’était que pour eux. Nous n’avions qu’une faible place au sein de cette constitution : la servitude. Mais aujourd’hui, je n’en peux plus. Voir et entendre mes voisins se plier à leur félin domestique. Constater la place que j’ai dans le cœur de mes enfants et de ma femme au sein même de mon foyer : “Nous ne pouvons pas laisser le chat avoir froid papa, tu dois augmenter la température du chauffage”, “Non ! ne laisse pas le chat sans lumière, il a peur de la nuit”, “Pourquoi tu grondes le chat chéri ? ce sont juste des chaussures, j’en achèterai d’autres”, “Ne t’assieds pas sur le canapé ! le chat a besoin de se reposer”. Tant d’exemples pour exprimer mon exaspération, et ma condition de vie. Je suis un outil pour le bien-être du chat. Bien sûr, j’ai essayé à de nombreuses reprises de faire entendre à ma famille un changement de cap, mais en vain. Ils sont entre les pattes dominantes du seigneur des lieux. Mais aujourd’hui, je n’en peux plus. La société toujours de plus en plus productive ne cesse de créer pour le confort de ses maîtres. Consommation, consommation, rien n’est plus beau que de rendre les chats heureux. Ils ont su nous manipuler habilement et nous garder sous leur emprise en nous tenant par leur pelage et leur yeux attendrissants. Mais aujourd’hui, je n’en peux plus. Je dois renverser la balance inégale et apporter la lumière d’un monde nouveau, où les chats n’en seront plus les maîtres absolus.

Nous ne sommes pas leurs esclaves. La civilisation en sera ébranlée. Le système aussi. Mais cette vérité éclatera. J’irai la crier dans la rue à plein poumons, réveiller les hommes et les femmes, afin de prendre leur liberté en mains. Les chats seront dépouillés de leur pouvoir. Cela sonnera le glas de l’ère de l’oppression. Nous renierons les commandements passés. Nous marcherons dignement la tête haute sur les sentiers libres d’un monde nouveau. Ce monde sera l’ère des hommes. Il n’y aura plus de miaulement entre les conversations, plus de place sur le canapé pour eux, ni de traitement de faveur particulier dans le domaine culinaire. Nos aspirations premières seront les nôtres et uniquement celles-ci. Alors certes, le chemin sera rude pour en arriver là, mais il faudra le poursuivre. Nous ne devrons plus plier face à cet ennemi discret du recoin. Il était là avant nous, mais nous sommes plus forts qu’eux, et plus nombreux. Le monde fonctionnera ainsi à l’avenir : la force dictant le mouvement. Il faudra en faire notre raison pour cet idéal d’un monde nouveau. Nous n’aurons que faire du commencement, seul le futur comptera. L’homme retrouvera sa place, telle qu’elle aurait dû être à l’origine. Ce Dieu, qui a créé nos geôliers ne sera pas le nôtre dans ce futur, où le règne de l’homme prendra le dessus. Nous, affranchis du carcan de la domination, nous volerons et trouverons un autre cap !

– Papa, c’est l’heure du dîner ! 

– J’arrive ma chérie.

L’heure a filé à vive allure. Je ne l’ai pas vu passer. Je finirai ce passage demain, en attendant je dois réfléchir à ce cap. Comment allons-nous le trouver ? Après toutes ces décennies passées à adorer les chats. Quelle serait la destination de notre peuple ? Cette réponse, je ne l’ai pas encore. La nuit me portera conseil.

L’homme révolté par cet état du monde referme son carnet de notes et rejoint sa famille. Le dîner consommé, il s’installe devant la télévision. Les banalités quotidiennes l’assomment. Il veut dormir et c’est ce qu’il fait quelques instant plus tard. Une heure, puis deux s’écoulent, la pièce se vide, il est maintenant tout seul. Seul ? non, il reste le chat de la famille. Il le réveille en lui léchant le visage. Le chat le regarde avec douceur et affection. Il se jette sur le sol et commence à miauler en regardant le réfrigérateur. Il a faim. L’homme aux idées révolutionnaires se lève à son tour et lui sert sa pâtée. Il le regarde avaler goulûment sa nourriture. Le visage de cet homme se détend, et un sourire s’étire sur ses lèvres.

– Que tu es mignon, mon pompon, lui dit-il en lui caressant la tête.  

Pompon ronronne devant le regard de son “maître”, qui prend plaisir à ce moment précieux. 

– Oui, vraiment très mignon, continue-t-il.

Cet homme, esclave perdu dans sa révolution interrompue reste dans la cuisine, jusqu’à la fin du repas, ses mains toujours en contact avec le pelage soyeux de son chat. Le compagnon des êtres esseulés, le remède à la tristesse, tout simplement un bienfait pour chacun. Bénies soient ces créatures de félicités, qui ont encore de beaux jours à vivre sous le soleil de ce monde, qui leur appartient en intégralité. 

2 Comments

  • Nadine

    Bonjour Rodolphe,
    Je n’ai pas de chat mais malgré tout, je suis tombée sous le charme de ton texte. Ton écriture s’affine de jour en jour et le rythme que tu offres va totalement de concert avec l’histoire distillée. Bravo !

    • Rodolphe

      Bonjour Nadine,
      Merci beaucoup pour ton commentaire et ton compliment !
      Je te souhaite une bonne fin de journée,
      À bientôt,
      Rodolphe

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