Prisonnier de l’esprit

Consigne 21 – La nouvelle avec effet de chute

Pour cette vingt-et-unième consigne, la chute était la pièce maîtresse du texte, l’élément central. J’ai travaillé à la façonner derrière chaque ligne, alors prêtez attention ! Découvrirez-vous ce qui se cache réellement derrière cet homme prisonnier. Je vous souhaite bonne chance et bonne lecture !

Je n’en peux plus de cet endroit neutre, dénué de chaleur. L’air est oppressant. Des murs tirant de leur blancheur une mine lasse aux stores vénitiens de couleur chair pâlie par le temps. Rien n’y fait, c’est déprimant. La décoration n’est pas plus enflammée. Une pendule suspendue au-dessus de la porte s’empresse de capturer ces minutes précieuses et inutiles passées en ces lieux. J’entends son tic-tac aigu et agaçant rythmer le temps qui s’évapore. Non loin, deux hirondelles dans leur toile sont accrochées, elles rêvent d’un ailleurs, de s’envoler et de quitter leur attache en s’évadant par l’unique fenêtre. Je me dis à cet instant : courage.

Au centre, une table métallique est accompagnée de deux chaises, qui font office de seul mobilier. J’en saisis une pour prendre place. Inconfortable comme à chaque fois. Même assis, le décor vu d’un autre angle n’est pas plus aguichant. Je ne comprends pas pourquoi ils ne se donnent pas la peine de rendre ces salles de consultations plus vivantes. Ce qui manque, c’est de la couleur, du feu, de la lumière, une lueur d’espoir dans ces cellules de confessions. Il ne faut pas en être avare, au contraire, il faut libérer toutes ces étincelles, autrement, comment mes semblables peuvent-ils être à l’aise. Soudainement, la luminosité baisse d’intensité, un nuage passe. Je me retourne et le regarde suivre sa route. Je rêve de m’échapper et de déployer mes ailes pour partir loin. 

Je regarde la pendule. Bientôt onze heures. Il ne devrait pas tarder à arriver. J’espère pouvoir communiquer aujourd’hui. Je dois faire des efforts, autrement je ne sortirai jamais d’ici. La vie à l’extérieur me manque, pouvoir être maître de mes mouvements et de mes envies. Je veux pouvoir courir, ressentir la pluie se glisser sur mon visage. Cela fait trop longtemps que j’ai cessé d’être moi-même en me réfugiant derrière mes peurs. Je ne veux plus être l’homme d’hier, ni laisser le contrôle de ma vie à d’autres. Il me faut remonter à la surface. Je me souviens de ces jours ensoleillés appartenant au passé, que nous passions en famille au bord de la mer. Seuls les rires et les chamailleries comptaient à l’époque. Avec les années, cette fragilité que j’avais a grossi en moi ; la disparition de ma petite sœur, le divorce de mes parents ou plus récemment cette maladie qui m’entrave. Tant de causes qui peuvent expliquer mon affliction. Je suis captif de ces événements et de leurs souffrances. Elles me rongent.

Je regarde à nouveau ces deux hirondelles. Elles semblent si vivantes sous les traits du peintre qui leur a donné un manteau ébène des plus radieux. Elles sont figées dans leur envol, mais leurs yeux ne mentent pas, ils appellent à la liberté. Si la vie leur était donnée à ce moment précis, elles feraient volte-face pour s’éloigner de leur prison, brisant leur cadre, afin d’être elles-mêmes et voyager à travers les cieux avec pour compagnie leur liberté retrouvée. Je souhaite être comme ces oiseaux, un émissaire de l’indépendance et unique capitaine à bord de mon navire. Je veux être libre.

Du bruit se fait entendre dans le couloir. La porte s’ouvre. Un homme à la blouse blanche entre. Il n’est pas semblable à celui de la dernière fois. Une forme de sévérité ambiante, accentuée par sa calvitie, se dégage de sa corpulence solide et massive. Son regard est porté sur les documents qu’il tient en main. Il avance dans la pièce et se place à son tour à la table sans m’adresser le moindre signe de sociabilité. Une étiquette marquée par le nom du docteur Lemoine est accrochée à sa veste. Je me sens insignifiant en face de lui. Il occulte complètement la porte d’entrée. Ses doigts boudinés et velus retiennent les feuilles qu’il continue de tourner les unes après les autres avec attention. Encore une perte de temps totale. Je vais attendre que les minutes s’écoulent, jusqu’au moment où je pourrai rentrer dans ma chambre avec le sentiment d’avoir vécu une autre journée inutile à ma cause. Je sais que cette difficulté vient de moi et qu’il me faut cerner le fond du problème, afin de me sortir de ma geôle, mais à chaque fois, j’ai un blocage. Mes mains et mes pieds restent liés. Je dois penser aux bons souvenirs pour me faire avancer. Ce sont eux, qui me feront sortir réellement de ma prison, je le sens au fond de moi. 

J’entends une voix, elle m’appelle. Le colosse à la calvitie semble avoir fini sa lecture. Ses yeux se portent enfin sur moi. Ils me scrutent de leur intensité, cherchant des réponses à ces questions restées en suspens depuis bien trop longtemps. C’est le quatrième qui m’interroge et me pose toujours les mêmes interrogations. Que s’est-il passé le jour, où ma sœur a disparu ? J’ai beau chercher, sonder, je n’arrive pas, tout est brouillard. L’unique chose dont je me souviens, c’est de son sourire éclatant. J’aimerais pouvoir lui expliquer à ce quatrième médecin, mais mes mots restent muets à mon souhait. Je suis silencieux. Le colosse ouvre le dialogue de sa voix rauque.

-Bonjour, Sam, comment te sens-tu aujourd’hui ? 

-Bonjour, Docteur Lemoine, je vais bien, malgré qu’il soit vrai que la solitude me pèse de temps en temps, mais fort heureusement chaque jour le corps médical m’aide énormément à me sentir mieux. Je pense que je vais bientôt être prêt. 

Il reprend ses notes en n’ajoutant rien. Le tic-tac de la pendule continue de soutirer au temps ces minutes perdues.

-Sam, comment te sens-tu aujourd’hui ?

-Je vous l’ai dit, je me sens bien, malgré cet isolement.

Il se tait un instant avant de reprendre.

-Sam, réponds-moi je t’en prie, comment te sens-tu aujourd’hui ?

-Vous le faites exprès, je vous ai déjà répondu !

Le colosse s’arrête. Il me regarde droit dans les yeux, attendant que je lui donne ma réponse. 

-Sam, ne passe pas par George pour me répondre, répond-moi directement. 

J’ai peur, mais je dois enfin avancer pour être libre. 

-Je suis là, docteur Lemoine.

Cela fait quinze ans que j’ai un trouble dissociatif de l’identité. Je vis dans l’ombre de George.

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