L’énigmatique étreinte

Consigne 16 – Savoir entretenir le suspense

Pour cette seizième consigne, je devais écrire un texte qui à chaque phrase vous tienne en haleine jusqu’au dénouement final. J’ai choisi l’histoire d’un homme qui entre dans un bar après sa journée de travail bien chargée. Une rencontre aura lieu entre les notes de musique et les effluves d’alcool. Entre réalité et illusion, je vous laisse découvrir la suite.

Je me traîne dans les rues à la recherche d’un endroit, où me poser. Me détendre après cette journée épuisante. J’ai tellement besoin d’un remontant. Je suis vidé, décomposé, sous l’emprise d’un mal bien précis, celui de l’ennui. Je lève la tête. La lueur d’un néon m’irrite la rétine. Un bar est ouvert. J’entre et je me dirige directement vers le comptoir. Enfin un peu de chaleur dans mon existence sans saveur. Je ne demande même pas la carte des alcools. Je sais ce qu’il me faut. Un verre d’armagnac. Le barman me l’apporte. Je ne bois pas tout de suite. Je fais danser les glaçons dans le verre. Leurs tintements commencent à m’apaiser. Je relâche mes épaules en arrière et esquisse un petit bâillement.

C’est le moment. Je saisis le fruit de ma délivrance. Je m’abreuve à sa source, tout en douceur et longuement. Je redemande un verre. Une chaleur monte en moi. Je suis dans un état second. L’enivrement. 

Assis sur mon tabouret, une mélodie arrive à mes oreilles. La contrebasse, le piano et la guitare accordés à l’unisson m’interpellent. Une délicate voix féminine est portée par cette chanson tirée du registre jazzy. Gee baby, ain’t I good to you. Je me retourne. Une jeune créature à la chevelure flamboyante fait tournoyer les notes à sa convenance. Des lèvres charnues rouge carmins, un visage angélique, une robe cintrée écarlate épousant ses formes divines, qui sont rehaussés par de splendides jambes effilées complètent la représentation de cette nymphe musicale. Je suis subjugué par cette vision. Les notes de musiques continuent de virevolter dans les airs, se contractant, s’étirant à son désir. Son chant m’illusionne, pénètre mon être. Ma tête oscille légèrement, prisonnière des lieux. Mon corps veut bouger, monter sur scène et l’enlacer toute la nuit. Ses mots continuent de me poursuivre, gee baby, ain’t I good to you ? Tellement suaves, ils veulent m’attraper et me plonger dans son monde. Je suis esclave de sa beauté et de sa voix. Je commence à perdre pied avec la réalité. Le barman me rapporte un verre. Je le vide d’un trait. Je veux prolonger cet état, me sentir sans entrave. 

Je ferme les yeux. Je la vois. Ses hanches se balancent au rythme de la musique. Je suis enivré. Ses mains passent dans ses cheveux et font onduler sa masse ardente. Ils descendent, en douceur, le long de son corps sensuel. Elle me regarde maintenant. J’ai son attention. Elle glisse sur le sol, tel un félin s’approchant de moi. Elle dépose sa main sur mon épaule. Son parfum exhale des notes de vanilles épicées. Je suis exalté. Je sens son souffle apposer une chaleur intense sur mon cou. Ses lèvres entrent en contact avec ma chair. Mon cœur s’embrase. Je ne peux plus résister. Je veux la saisir, mais je n’y arrive pas. Mes muscles refusent de m’obéir. Est-ce une illusion ? Je ne sais pas. Ses effluves odoriférantes me font sombrer dans un sommeil profond. J’entends les sons de l’orchestre m’accompagner.

Tout devient noir. Je commence à grelotter. J’ai des sueurs froides. Je reprends conscience avec mes sens. Je suis seul et plus dans le bar. Je me sens vidé de mon énergie. Mais où suis-je ? Mon corps est engourdi, fatigué. J’ai la bouche pâteuse. Mon esprit a du mal à se concentrer. Je suis plongé dans une demi obscurité. Seule, une applique murale accrochée à un mur de brique dégage un peu de lumière. J’ai une sensation désagréable. Je sens de légers picotements dans le bras. Je regarde. Une aiguille est plongée dans ma chair, elle me ponctionne du sang. Je suis terrifié. Mais où suis-je bordel ! J’arrache le cathéter immédiatement et me mets debout. Je suis pris d’étourdissements. Ma main tient fermement la couchette sur laquelle j’ai été allongé, afin de reprendre mon équilibre. Combien de sang m’ont-ils volé ? C’est quoi ces conneries ! Je veux quitter ce cauchemar, je veux me réveiller. Il y a une porte en face de moi. Je marche vers elle péniblement en titubant. Je l’ouvre. Un long couloir sombre se trouve derrière. Il y a une odeur putride dans l’air. J’avance quand même. J’ai du mal à marcher correctement, je suis si faible. On m’a forcément drogué ou je suis en train d’halluciner, c’est sûr ! Cela me semble irréel. J’entends au loin un homme hurler de douleur, ses cris d’horreurs se jettent en écho contre les murs. J’ai le souffle qui s’accélère. Suis-je en enfer ? Des bruits de pas viennent à ma rencontre. Je retourne d’où je viens. Je vais me barricader dans la pièce. Je pousse mon corps qui ne s’est pas encore remis à sa limite maximum. J’accélère. Les pas se rapprochent. L’écart entre nous deux se creuse. Mon rythme cardiaque augmente, je sens sa pression me compacter le cœur. La porte est enfin là ! Je tends le bras pour saisir la poignée, mais mon esprit se trouble. Je chute. Mes genoux encaissent le choc. Derrière moi, une voix familière résonne.

– Je vois que tu es réveillé.

Je me retourne. Je suis face à la chanteuse. Elle est différente. Ses yeux sont semblables à ceux d’un prédateur. Des crocs acérés s’étirent de son sourire carnassier. Elle semble être amusée par la situation. Je sens mon corps s’alourdir. Je m’écroule totalement sur le sol. Je perds connaissance. Avant de fermer les yeux, je la vois s’approcher de moi avec légèreté et me dire.

– C’est bientôt fini.

Tout redevient noir. Progressivement, la mélodie me ramène à moi. Je me réveille. Je sursaute. Je suis assis sur mon tabouret et dans le bar. Tout est là : mon verre, le barman, l’orchestre et surtout la chanteuse qui continue de chanter, gee baby ain’t I good to you. J’ai rêvé ? Je la regarde incrédule. Elle m’adresse un sourire énigmatique. J’ai froid dans le dos. Sans demander mon reste, je quitte cet endroit maudit.

4 Comments

  • Sabrina P

    Non, tu peux pas nous laisser comme ça Rodolphe, ça n’est pas sympa pour le lecteur ! Cauchemar, réalité, hacculinations alcooliques…
    Trêve de plaisanterie, tu m’as bien eue, car au départ je croyais que c’était la consigne sentimentale, tous les ingrédients y étaient, notamment pour cette chanteuse, et au final, on ressort, comme dans un rêve, que s’est-il passé ? Seul l’écrivain le sait, le lecteur, lui, ne fait que supposer !

    Et toi, le sais-tu ? hihi
    Belle journée à toi,
    Sabrina

    • Rodolphe

      Haha ! Je suis content que cela t’ait plu Sabrina haha ! Oui c’est vrai que ça pouvait prêter à confusion avec la nouvelle sentimentale, mais non c’était le suspense cette fois. C’était très amusant à écrire et faire monter progressivement l’attention du lecteur ! C’est très joliment résumé !

      Bien sûr que je le sais haha ! Mais en bon seigenur, je laisse le soin à mes lecteurs d’imaginer ce qu’ils veulent pour cette histoire.

      Merci beaucoup et belle journée à toi aussi,

      Rodolphe

  • Roy Marie-Josée

    Hello Rodolphe, cette consigne m’a inspirée « les poivrots » poème. Je viens de faire tes archives pour la retrouver. Et comme Sabrina, je me suis laissée surprendre par la chute, qui m’interpelle. Qu’ai-je lu ? Etait ce l’hallucination du protagoniste, ou me suis -je transportée dans une autre dimension ? Bah je ne sais pas trop, en tout cas cela m’a donné une idée de poème.

    • Rodolphe

      Bonsoir Marie-Josée,
      Oh, mais il me faut lire ce poème immédiatement, j’irai en assouvir cette pulsion littéraire après t’avoir répondu. Si ce texte intriguant, surprenant t’a donné une idée pour un poème, je suis preneur afin d’être ton lecteur lorsque que cette histoire sera mise en page.
      En attendant cet instant, je te remercie pour ton commentaire.
      Et je te souhaite une douce soirée,
      Rodolphe

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