Complicité sensuelle

Consigne 8 – Le pastiche et la parodie

Pour cette huitième consigne, je devais réadapter un texte de Philippe Delerm « La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules » en me servant soit du pastiche, ou de la parodie. J’ai tranché pour le pastiche, mais en conduisant la dégustation de ce verre de « bière » (mojito dans mon texte) vers une vraie délivrance. Pour donner plus de caractère à cette nouvelle, j’ai opté pour la personnification de ce verre en une « catin », comparaison entre un client qui paye et consomme sa boisson, avec la prostitué qui contre des espèces sonnantes et trébuchantes exerce sa prestation professionnelle.

– Il fait chaud, terriblement chaud. 

Ces mots, nous n’arrêtons pas de les répéter inlassablement dans nos têtes depuis ce matin. Le souffle d’air brûlant accapare le centre-ville de Séville. Des toiles tendues de couleurs chatoyantes au sommet des bâtiments, s’étirent sur le long de rue principale. Bénéficiant de l’ombre offerte, nous marchons péniblement abrités du soleil d’été, sous l’écrasante chaleur qui tend peu à peu vers les 41 degrés. Devant ce spectacle, notre petit groupe de cinq fiers gaillards a perdu de sa fraîcheur, et de son énergie de la veille.

Soudainement, les clochers ambiants des rues voisines se mettent à sonner à l’unisson, la troisième heure de l’après-midi.

Ce son nous rappelle à l’ordre immédiatement, car notre objectif après avoir visité la « Torre del Oro » a été de trouver un café où se désaltérer, et se reposer. Le plus jeune qui vient de fêter sa majorité, et portant son impatience sur le visage, s’adresse au doyen du groupe.

–  Nous sommes encore loin Éric ?

Prenant sa carte qu’il ne n’a pas quittée des mains, il jette un regard rapide sur l’itinéraire.

– C’est la suivante à gauche, le guide touristique indique d’ailleurs qu’ils sont spécialisés dans le mojito.

Qu’ils servent du mojito, de la sangria ou encore de la pina colada, le simple fait d’imaginer un liquide glacé traverser ma bouche, me remplit d’envie. Mon empressement est également partagé par mes trois compères, mojito ou pas, pourvu qu’il soit rafraîchissant. Pendant que nous continuons notre traversée de ce lieu surchauffé, le centre-ville est à demi désert, livré uniquement aux touristes qui demeurent toujours dans la même excitation du premier jour, malgré un climat hostile. Les vendeurs sont tous rentrés dans leurs boutiques, profitant de la climatisation. Je m’imagine un instant entendre battre le vent dans les toiles, mais regardant en direction des toits, elles restent immobiles. Les mots de Gaspard le benjamin, me tirent soudainement de mes fantasmes. Il pointe du doigt le café, celui tant convoité, lieu de notre délivrance.

– Le voilà enfin ! 

Trois tables nous tendent les bras, accompagnées de leurs chaises qui se prélassent tranquillement à l’ombre. Je regarde à droite, et à gauche, nulle trace du serveur. Peut-être s’est-il abrité à l’intérieur ? Comme les autres habitants de cette ville. Tous ensemble, nous rentrons sans tarder dans cet oasis qui est heureusement climatisé. L’air frais frappe doucement nos corps maltraités par cette fournaise. 

– C’est bon ! J’ai trouvé l’endroit où passer l’heure qui va suivre, pensé-je. 

La salle n’est pas bien grande, toute en longueur, et peu éclairée. Les persiennes sont entre-baillées. Le haut des murs est recouvert de tableaux de corrida, et le bas est orné d’une mosaïque blanche, et bleue, qui donne une sensation de fraîcheur. Le délicat vrombissement de la climatisation nous invite à somnoler. Au plafond, des lampions sphériques en métal parsemées de petites fentes émettent une lumière paisible. Au fond, le garçon de café lutte pour rester éveillé, face à ce cadre aspirant au relâchement total. Le seul fait qui profane cette ambiance, est notre entrée bruyante.

– Prenons cette table ! 

Suite à l’interpellation d’Éric, le petit groupe s’exécute. Le serveur nonchalant se dirige vers nous, afin de prendre nos commandes. La majorité opte pour la spécialité de la maison, le mojito, je décide de les suivre. Je peux enfin me relâcher sur ma chaise. Mes épaules se tirent en arrière, et mes jambes se glissent sous la table. Tout le monde parle de la suite de l’après-midi, moi, je suis occupé à savourer ce moment. Mes paupières commencent doucement à se fermer. 

Quelques minutes plus tard, le serveur revient avec nos commandes, et il dépose nos verres face à nous. 

Cette tentatrice à la forme voluptueuse exhibe ses lèvres charnues, où perlent déjà des gouttes glacées. Elle m’invite à la déguster. Des feuilles de menthe se baladent mollement entre les tranches de citrons, et de glaçons. Je peux capter l’odeur enivrante de son parfum qui se dégage de son corps. Je la saisis brutalement à la taille, et exécute mon méfait, sans attendre de trinquer avec mes compagnons. Lèvres contre lèvres, je bois à son nectar acidulé, la première gorgée. 

– Délivrance méritée ! m’écris-je intérieurement.

Elle se glisse, et prend possession de mon palais. Ma langue vibre à son contact sucré. Le liquide danse sauvagement, et s’entrechoque contre les parois. Sous l’emprise de sa tentation, mon envie irrésistible d’assécher rapidement ma gorge, transforme ma première gorgée en une rapide aspiration. Le breuvage se diffuse, et parcourt maintenant le fond de ma bouche. Je le sens descendre en moi, et me placer dans une jouissance absolue. L’acte accompli, je dépose délicatement cette catin sur la table, en parcourant mes lèvres du bout de ma langue pour rattraper les résidus de son parfum intime. 

Mes camarades se mettent à rire devant la représentation égoïste que je leur offre. Ne prenant pas compte de leur raillerie, je lève mon verre pour une deuxième passe, puis une troisième, et une quatrième. Autant de valses que j’exécute avec fougue dans ce cadre intimiste. Le bruit de fond de mes amis riant n’altère en rien l’état second dans lequel je me trouve, à mi chemin entre l’euphorie, et l’extase.

Mon regard fixe au loin le souvenir ardent de cette première étreinte. Je l’empoigne à nouveau pour la faire tournoyer, elle est humide, souillée par le contact de mes mains. Le gémissement de l’acte consommé, me rappelle que je vois malheureusement le fond du verre. Les minutes s’allongent avant qu’Éric siffle la fin de la récréation. Nous payons, et nous nous levons revigorés, pour affronter encore cette canicule terrassante, afin de poursuivre notre voyage. Je me dirige vers la porte d’entrée, quand me prend l’envie de jeter un dernier regard à ma complice d’un instant, en me remémorant la sensation, de notre première gorgée sensuelle.

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