La déchirure

Consigne 2 – Le témoignage, la fiction, l’autofiction

Pour cette deuxième consigne, je devais raconter une histoire toujours en me mettant en scène, mais cette fois en insistant sur une émotion forte. J’ai choisi le sentiment de la tristesse d’une séparation entre un mari et son épouse.

Je me réveillai en sursaut à l’aube, complètement en nage. De la sueur coulait de mon front, et j’étais frissonnant de peur. Je venais de faire un terrible cauchemar. Celui, dont la mort vous empêchait de revenir chez vous. Je laissais derrière moi une veuve. Une délicieuse créature que j’avais épousée, il y a 8 ans. Elle était mon souffle de vie qui s’incarnait dans chaque instant du quotidien, et j’étais son rempart, celui qui la protégeait des horreurs du monde. Lors de nos premières rencontres, nous avions su que nous étions voués à vivre l’un avec l’autre. Deux esprits enflammés, mais vivant dans un monde consumé par la guerre, cela était impossible.

Inquiet du temps qui me restait, je jetai un coup d’œil à l’horloge, les aiguilles tendirent vers neuf heures. Je demeurais un loyal serviteur de mon Empereur et je devais quitter mon foyer avant midi. Mon commandant d’escadron m’attendait afin de me transmettre mes ordres de mission pour la bataille qui se dessinait dans les prochains jours. Le chagrin me dévorait de l’intérieur, je n’avais pas le choix. La fuite pouvait être une solution pour d’autres hommes, mais étant passionné je restais un homme droit et d’honneur.

Je me mis à regarder ces mains d’homme tremblantes, je savais que la route que j’empruntais était incertaine. J’étais mortel, et je pouvais ne pas revenir. Une oppression commença à me comprimer l’abdomen. Un désir égoïste de fuir mon devoir pour rester avec mon épouse me traversa l’esprit. Je tournai la tête sur le côté pour l’embrasser mais je ne la vis pas. J’étais seul dans le lit conjugal. Je décidai alors de m’extirper de ma couche pour partir à sa recherche.

Croisant les serviteurs dans le couloir qui débutèrent leurs services, j’interrogeai le plus vieux :

– Bonjour Félix, avez-vu madame la Baronne ce matin ?

– Bonjour monsieur le Baron, oui elle s’est retirée dans son pavillon chinois dès que les premières lueurs du soleil sont apparues.

– Je vois, pouvez-vous aller à sa rencontre et veiller à ce qu’elle ne manque de rien ?

– Cela sera fait monsieur le Baron.

– Merci beaucoup Félix.

Je pris congé de Félix, et je partis faire ma toilette. Retournant dans la chambre, mon uniforme m’attendait sagement sur le lit. La lingère l’avait déposé durant mon absence. Cette tenue sombre de cavalier de la garde impériale, si fière et arrogante allait devenir le symbole de mon exil. Je la haïssais au plus profond de moi. Je revêtis cette deuxième peau, et je rangeai mon sabre à la ceinture. Il était l’heure de me mettre en chemin. Avant de partir je devais me restaurer, mais rongé par l’angoisse je refusai de m’alimenter, et de toucher à mon petit-déjeuner. Je pris le chemin du hall. Je flottai dans un monde loin de la réalité, mes jambes commencèrent à bouger sans mon contrôle. Ma charge de soldat me poussa à accomplir mon devoir. L’un après l’autre, mes pas me traînèrent jusqu’à la porte d’entrée. Arrivé sur le grand tapis persan de couleur vermeil, cadeau de fiançailles, j’aperçus ma femme.

Elle se trouvait devant la porte, toujours en robe de nuit, elle arborait des yeux rougis par ses larmes d’inquiétude. Son teint blême à excès, se lisait sur elle un désespoir mortifère. Je vis qu’elle chancelait légèrement, sa main tenant le mur la trahit. Elle n’avait pas dormi. Elle me fixa et ne me quitta pas du regard. J’approchai doucement ma main d’elle, mais en réponse de mon acte, elle se raidit. Un feu ardent brûlait dans ses yeux. Je la connaissais très bien cette expression, elle n’était pas résolue à me laisser partir. Des gouttes commencèrent à perler à nouveau de ses yeux. Mon cœur se serra si violemment devant cette scène. De voir mon épouse dans cet état de destruction, à la porte entre le domaine des vivants et des morts. Je la pris soudainement dans mes bras, et l’enlaçai de mon amour. Son corps était glacé. Ma chaleur ne suffit pas à la réchauffer. La serrant contre moi fortement, je me mis à mon tour à pleurer. Ma tête adossée à sa douce chevelure, je maudis le monde dans lequel nous vivions. J’entendais mon corps crier et hurler de rester auprès d’elle, mais ma raison me dictait de pousser cette porte. Je devais suivre comme tous soldats la voix, et les ordres de l’Empereur Napoléon Bonaparte. J’étais le juge, le bourreau et la victime d’une décision cruelle.

Je sortis de ma poche, une pièce de tissu blanche qui me permit de sécher délicatement les larmes de mon épouse ainsi que les miennes. Lui glissant ma main dans ses cheveux ondulés, je prononçai cette phrase :

– Gardez la maison ma douce, je reviendrai.

Elle me serra de toutes ses forces contre sa poitrine à ces mots. Elle savait pertinemment qu’à ce moment je ne pouvais pas tenir une telle promesse. Je n’étais plus maître de mon destin. Se résignant, elle desserra sa prise, et se poussa de la porte en baissant la tête. D’un mouvement spontané, j’apposai mes deux mains sur ses joues pour relever son visage, et je l’embrassai. Nos lèvres se mêlèrent en une danse enflammée, ne sachant pas si c’était notre dernier baiser, notre dernier instant d’intimité.

Cette douceur consommée, je lui pris la main :

– Je dois partir ma mie.

– Je le sais… mais je vous en prie, écrivez moi des lettres aussi souvent que vous le pouvez.

– Je vous le promets.

Elle esquissa un petit sourire qui rapidement s’engouffra dans son chagrin. Notre séparation était une horreur à nos cœurs, et c’est le cœur saignant que je franchis le chambranle de la porte de notre maison. Elle me suivit sur le palier. J’avançai dans le parc et rejoignis ma monture. Mon cheval impatient m’attendait à côté des deux cavaliers qui étaient venus me chercher. Grimpant sur mon destrier, je saluai les deux soldats. Je me retournai, et contemplai une dernière fois ce brasier glacial dont chaque battement me fut destiner. Elle me regarda partir, le cœur déchiré. Je pris la bride du cheval, et me lançai sur cette route à la poursuite de mon retour suspendu aux caprices de la guerre.

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